Vies fictives de Wilcock

De son vivant, Juan Rodolfo Wilcock (1919-1978) accomplit un certain nombre de prouesses : il vécut de part et d’autre de l’Océan Atlantique, à Buenos Aires puis à Rome, villes capitales de chacun des hémisphères où il écrivit des livres en espagnol et en italien, et se lia d’amitié avec la fine fleur de l’intelligentsia artistique de son temps — là-bas, Borges, Bioy et Ocampo ; ici, Pasolini (il joua le rôle de Caïphe dans son Évangile selon saint Matthieu), Moravia et Morante. En revanche, il dut attendre d’être mort depuis un an déjà pour que lui soit enfin accordée la nationalité italienne, nationalité qu’il avait demandée cependant qu’il n’était pas encore sous la terre fantôme sans os. Mais il est vrai que l’État a toujours un temps d’avance sur la vie. Continuer à lire … « Vies fictives de Wilcock »

5 poèmes de Gonzalo Millán

Le Chili, on le sait, est un pays de poètes. Cette lapalissade un peu générale, qui fleure bon le cliché où creuser des formules vides (« le Chili, terre de contrastes »), n’en reste pas moins exacte. Le XXème siècle n’aura pas été avare, loin s’en faut, s’agissant de faire surgir des poètes remarquables dans ce que Roberto Bolaño appelait le « pays-couloir ». Un Bolaño qui, s’il fut indéniablement meilleur romancier que versificateur, n’en connaissait pas moins un rayon sur la poésie mondiale. Et forcément sur celle de cette longue frange de terre qui – que cela lui plaise ou non – restait son pays natal. Il n’a jamais cessé de revendiquer, comme un blason ou un emblème, l’influence déterminante sur son œuvre et sa pensée de la poésie de Nicanor Parra, probablement le poète chilien et hispanophone le plus important de la seconde moitié du XXème siècle. Ailleurs, c’est Enrique Lihn qui sert de personnage à une nouvelle.

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Errer dans la ville, sans but

À propos d’à Rome avec Nanni Moretti

« New York est-elle la même ville après un film comme Manhattan de Woody Allen ? Berlin, après Les Ailes du désir de Wim Wenders ? Rome, après Journal intime ? » La question, ainsi posée en ouverture du livre que Paolo Di Paolo et Giorgio Biferali ont consacré À Rome avec Nanni Moretti, aurait de quoi faire sourire. En tout cas, moi, elle m’a fait sourire. D’autant que l’image de Nanni Moretti en scooter dans les rues de Rome est devenue une sorte de cliché, un peu comme celle d’Audrey Hepburn et Gregory Peck arpentant en scooter les rues de la ville éternelle dans les catastrophiques Vacances romaines d’une princesse au début des années 1950. Pas tout à fait, non, en effet, mais quand même. Évidemment, tu ne peux pas réduire Rome à ça, pas plus que tu ne peux réduire les films de Nanni Moretti à une scène où il roule dans Rome au son de Didi de Cheb Khaled ni un peu plus loin, disons vers le littoral d’Ostie, au son du Köln Concert de Keith Jarrett. Pourtant, c’est bien ainsi que la ville se manifeste. Elle ne se révèle pas, non : elle apparaît. Continuer à lire … « Errer dans la ville, sans but »

Sergio Delgado – Enfin

Nous poursuivons notre série de traductions inédites, avec aujourd’hui les premières pages du roman « Al fin », de l’argentin Sergio Delgado [2005]. On lira ICI, en complément, une note sur le livre.

Coup de fil

Rien. Et pas le moindre reste de voix pour l’éclairer. Là, le coup de fil caractéristique de Léon réclamant ma présence ; là, parmi toutes les nuances possibles de l’après-midi, celle précise grâce à laquelle le nom qu’il prononce ou qu’il semble prononcer (sa voix ou mon désir ?) perdure dans le soupir qui suit sa requête. Un mot, un seul, poli par les interférences, et ensuite plus rien. Rien : un « peut-être » précieux et insistant d’où surgit le passé.

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Petit traité des sensations

À propos de Al fin, de Sergio Delgado [Beatriz Viterbo Editora, 2005]
[On lira ICI, en accompagnement de cet article, une traduction du début du roman]

Il y a des romans qui couvrent une vie entière. D’autres qui, ne se satisfaisant pas de si peu, balayent des générations, embrassant l’histoire d’une famille, d’un pays, d’un continent, d’une civilisation. Plus modestement (en apparence, du moins), il y a ceux qui choisissent de ne se concentrer que sur une semaine, un jour, une heure, un instant. Car s’il est vrai que l’univers contient tous les atomes, chaque atome contient à son tour une portion du tout. Depuis cette portion, il est loisible de déplier la carte et redessiner le monde. Cette portion offre peut-être également l’opportunité d’un regard plus modeste, plus intime.

Al fin, second roman de l’argentin Sergio Delgado (Sante Fe, 1961), appartient à la catégorie de ceux qui font d’un simple et banal atome un univers entier, qui pour être bien délimité temporellement comme géographiquement, permet d’autant plus des échappées. Il renferme en ses pages le récit d’une seule nuit, du crépuscule à l’aube ; nuit faite d’alcool et d’amitié, de grandes discussions et de blagues potaches, de reflets de lune sur l’eau du fleuve, de contemplation, d’ennui. Mais une nuit qui pourrait bien n’être qu’un prétexte, celui de ne conter en vérité qu’une poignée de secondes cruciales autour desquelles on ne cessera de zigzaguer. Surtout, il tente une approche à la fois concentrique (de cercle en cercle on se rapproche du cœur des choses, de ce qui importe) et digressive du réel. Ou, plutôt que du réel, de la perception tronquée, fuyante, toujours remise en question, que nous en avons. S’il y a un ton qui définit le style de ce livre, ce serait celui d’une hésitation méditative, presque analytique. Les sentiments, les évènements, les variations du climat, du jour et de la nuit, sont autant d’éléments instables qu’on ne peut saisir (approximativement) qu’en se laissant porter par une rêverie qui cherche à en éclairer les nuances tout en admettant d’emblée l’échec de cette tentative. Un empirisme mélancolique, non dénué d’humour.

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Une expérience esthétique de John Dewey (4/4)

Les enjeux de l’expérience esthétique 

Dans ses interprétations de l’esthétique de John Dewey et de son concept central de l’expérience esthétique, comme nous l’avons entr’aperçu dans l’examen du concept d’une expérience, Richard Shusterman distingue deux usages de ce concept : un usage transformationnel et un usage définitionnel. S’il retient l’usage transformationnel, Shusterman rejette cependant son usage définitionnel, dans la mesure où il introduirait une confusion considérable. Comme on l’a vu, l’usage transformationnel sert, comme le dit Dewey, à « restaurer la continuité entre ces formes raffinées et plus intenses de l’expérience que sont les œuvres d’art et les actions, souffrances, et événements quotidiens universellement reconnus comme constitutifs de l’expérience » (AE 30), ou encore à « rétablir la continuité entre l’expérience esthétique et les processus normaux de l’existence » (AE 41). Tandis que l’usage définitionnel sert à définir l’art en tant que tel. Continuer à lire … « Une expérience esthétique de John Dewey (4/4) »

Une expérience esthétique de John Dewey (3/4)

Extérioriser et exprimer

À présent, je voudrais insister sur la dimension transformationnelle de l’expérience esthétique à partir d’une remarque de Dewey qui peut, à première vue, sembler marginale. Voici ce que dit Dewey :

Bien des gens sont malheureux, ou intérieurement torturés, parce qu’ils ne maîtrisent aucun art leur permettant une expression active. Ce qui dans des conditions plus favorables pourrait servir à transformer du matériau objectif en matériau d’une expérience intense et claire cause un bouillonnement intérieur incontrôlable qui finit par se calmer, faisant peut-être suite à une perturbation interne douloureuse.

(AE 127)

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