Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [3/3]

Troisième et dernière partie de notre mini feuilleton présentant une traduction inédite du premier chapitre du roman La Perle de l’Empereur, de l’écrivain argentin Daniel Guebel.
La première partie est à lire ICI, la deuxième .

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Lorsque Tepe se retrouva face à La Perle de l’Empereur, ô, Perle de Labuan !, il sut qu’il n’était plus question pour lui de retourner au canot ; il sut également que les préventions conçues par les conseillers du Shah avaient trouvé leur raison d’être. Maintenant, afin de justifier tant d’inventivité, il lui fallait entreprendre le voyage jusqu’aux falaises sans remonter à la surface. La tentative était déraisonnable, pour ne pas dire impossible, mais c’était sa seule alternative. De débiles flammèches de clarté commençaient à couvrir la mer vers le sud-est. Il avait dévié de plus de mille pieds ! Continuer à lire … « Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [3/3] »

Une expérience esthétique de John Dewey (1/4)

À la mémoire de Jean-Pierre Cometti

Dans l’Art comme expérience, John Dewey a cherché à mettre en évidence la continuité qui existe entre les expériences ordinaires que nous faisons constamment et les expériences esthétiques qui sont faites dans la production ainsi que l’appréciation des œuvres d’art les plus raffinées. Comme il le dit si bien lui-même pour que je n’ai pas à le paraphraser, l’objectif de John Dewey est de « montrer que les théories qui isolent l’art et l’appréciation qu’on en a en les plaçant dans un monde à part, coupé de tout autre mode d’expérience, ne sont pas inhérentes à son contenu même mais apparaissent en raison de diverses conditions que l’on peut spécifier » (1). La séparation de l’art et de la vie n’est donc pas l’effet d’une différence réelle, fondée sur des propriétés différentes que ne partageraient pas ces deux champs, différence de propriétés qui serait la cause, ou l’origine, de la séparation. Au contraire, celle-ci est la conséquence d’un processus historique, le résultat contingent de certaines activités humaines. Dewey soutient ainsi que la distinction entre l’art et la vie n’est pas un donné — ce n’est pas un état des choses, ce n’est pas quelque chose de premier logiquement ou ontologiquement —, mais le produit d’un développement historique.

Toutefois, la pensée de Dewey ne se contente pas de proposer une théorie qui historicise l’art, montrant par là qu’il n’a pas d’essence fixe, et que l’idée que nous avons de sa séparation est toute contingente. Il va plus loin. En effet, il montre comment, dans le cours des interactions entre l’organisme que nous sommes et l’environnement dans lequel nous sommes situés, des échanges ont lieu, qui se distinguent parfois avec des qualités telles qu’une expérience esthétique a lieu. L’art, dans cette perspective, n’appartient plus à une dimension séparée de l’expérience, mais il est, bien au contraire, inscrit dans la continuité de l’expérience et ce, même s’il en constitue sans doute un raffinement, une intensification, voire peut-être une amélioration, en ce qu’il en dégage la signification.

Dans ce qui suit, je vais me concentrer sur les quatre premiers chapitres de l’Art comme expérience (« L’être vivant », « L’être vivant et les “choses éthérées” », « Vivre une expérience » et « L’acte d’expression ») pour mettre en évidence la façon dont, à partir des interactions continues et permanentes entre un organisme et l’environnement qui l’entoure, des expériences ont lieu qui se spécifient pour produire une expérience (comme l’italique Dewey), et notamment une expérience esthétique (comme je l’italiquerai, moi, suivant Dewey jusqu’au bout — et, peut-être, un peu plus loin), avant de voir comment la signification apparaît dans ce cadre d’ incessantes interactions. Ce sera là l’objet de mes trois premiers chapitres, qui peuvent former une interprétation de l’esthétique de Dewey, laquelle met l’accent sur la manière dont l’art, au bout du compte, nous permet de nous approprier notre environnement.

Je consacrerai le quatrième chapitre à la critique de l’interprétation que Richard Shusterman a proposée de l’esthétique de Dewey. Il me faut d’emblée reconnaître que son interprétation a joué un rôle décisif dans ma propre interprétation de Dewey — ne serait-ce que dans la mesure où l’interprétation de Shusterman met l’accent sur l’appropriation esthétique, concept qui est déjà présent chez Dewey (2). Toutefois, comme je veux essayer de le faire apparaître clairement, cette version shustermanienne de l’expérience esthétique prête le flan à un certain nombre de critiques. Elles concernent, d’une part, la distinction entre deux usages de l’expérience esthétique (un usage transformationnel et un usage définitionnel) ainsi que, d’autre part, une certaine conception de la culture, et la place qu’elle accorde aux arts dits populaires. Continuer à lire … « Une expérience esthétique de John Dewey (1/4) »

Ravan&Eddie, Kiran Nagarkar

Chapitre 1
             
Il devait être entre cinq et sept heures du soir. Victor Coutinho rentrait chez lui après sa journée de travail aux ateliers de Air India. Parvati Pawar attendait son mari sur la coursive extérieure du Central Works Departement Chawl No. 17, Ram, son fils de treize mois, dans les bras. Rejoindre l’équipe de nuit à partir de demain. Imaginer qu’il ne verrait plus Parvati Pawar durant un mois entier suffisait à déprimer Victor. Tous les jours, il se décidait à lui parler quand elle se tenait sur la coursive du quatrième étage comme si c’était lui qu’elle attendait. Ça pouvait pas être si compliqué de briser la glace. Ils avaient tellement de choses en commun.
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Parfaitement visible

À propos de quelques livres de Sergi Pàmies (*)

Chansons d’amour et de pluie, le onzième livre de Sergi Pàmies traduit en français, aurait pu être un recueil de contes fantastiques japonais du XVIIIe siècle. Qui sait d’ailleurs si ce n’en est pas un en fait et si le lecteur ne se trompe pas, naïf comme il est, en croyant sur parole tout ce que lui raconte l’auteur ? Pourtant, l’auteur ne manque pas une occasion de le détromper, de le mener en bateau par le bout du nez jusqu’à Dieu sait où. Mais l’autre, le lecteur, le suit tout le temps. Il fronce un peu les sourcils, quelquefois, oui, mais guère plus. Il est docile et se laisse faire ; après tout, pense-t-il, l’auteur est un Catalan. Sauf qu’aucune des histoires que raconte Pàmies ne va de soi : elle hésitent, se renversent, s’oublient, prennent le lecteur à témoin, à partie, et puis en font un personnage qui, lui, de son côté, se demande bien ce qu’il fait là, en train d’assassiner dans un combat qui n’a vraiment rien d’hitchcockien quelqu’un qu’il n’a jamais vu de sa vie et que, par la force des choses, il ne verra plus jamais. Preuve si l’on veut que, même s’il en donne souvent l’impression, l’auteur ne parle pas uniquement de lui puisque, l’autre, par essence, le lecteur, participe de ces élucubrations. Continuer à lire … « Parfaitement visible »

Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [2/3]

Deuxième partie de notre mini feuilleton présentant une traduction inédite du premier chapitre du roman La Perle de l’Empereur, de l’écrivain argentin Daniel Guebel.
La première partie est à lire ICI.

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Les gardiens les firent mettre en rang. Ils sentaient la graisse et le lait de chèvre. Les pêcheurs murmuraient des phrases hostiles, mais le sifflement d’un coup de fouet les ramena au calme. Empruntant une échelle de corde, ils quittèrent le quai. Lentement, engourdis par la rosée du petit matin, ils prenaient place sur les canots. Tepe s’appuya sur l’épaule d’un compagnon ; il avait encore sommeil et la journée s’annonçait épuisante. « Je dois être en forme pour m’emparer du rial le moment venu », pensa-t-il. Muti lui avait toujours reproché son manque d’intérêt pour l’argent. La relation qui pouvait exister entre une perle de taille moyenne et trois génisses relevait du mystère selon Tepe. Le monde consistait en parfums, goûts et couleurs, mais il avait beau troquer lui-même perles contre tissus, jarres et poules, il ne parvenait pas à comprendre quelles sortes de liens existaient entre celles-ci et les choses indispensables à la survie. Et voici maintenant que sa femme exigeait de lui une pièce de monnaie ! La vie, sans aucun doute, tendait à l’abstraction. Continuer à lire … « Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [2/3] »

Résister à la Forme

À propos de La pornographie de Witold Gombrowicz

« Le roman de deux messieurs sur le retour et d’un couple d’adolescents ; un roman sensuellement métaphysique », voici comment Gombrowicz présente La pornographie. Poursuivant et approfondissant le chemin tracé par le Ferdydurke de 1937, ce roman publié en 1960 se confronte une nouvelle fois à la Forme et à l’immaturité, ces deux grands axes de la pensée gombrowiczienne. On y retrouve le ton provocateur et sarcastique qui est celui de toute son œuvre, et ce quand bien même l’auteur prétend avoir ici « abandonné la distance que donne l’humour », cette dernière affirmation n’étant de toute façon que partiellement vraie, tant le comique, quand on le fait sortir par la porte, semble disposé à se réinviter par la fenêtre. L’histoire qui nous est narrée, pourtant (« je vous conterais une autre de mes aventures et, sans doute, la plus fatale »), a quelque chose de tragique ou, pour le moins, de profondément (ou d’apparemment ?) immorale. Mais Gombrowicz est un ironiste bien trop grinçant pour que l’humour ne s’infiltre pas malgré tout dès que l’occasion s’en présente. Continuer à lire … « Résister à la Forme »

Faibles fables

À propos du Dernier amour à Constantinople, de Milorad Pavić

Les fossoyeurs de l’intelligence, ceux-là même qui prennent le pouvoir en Occident, et un peu partout dans le monde, se distinguent généralement par une conception moniste de la réalité, à la lumière de laquelle ils envisagent cette dernière comme un grand ensemble homogène sur lequel on peut agir pour le monétiser en réduisant les coûts et en augmentant les profits, le tout au nom du bon sens, évidemment. Évidemment, dans cette conception du monde, il n’y a pas la moindre place pour l’imaginaire : il s’agit d’être réaliste et de s’adapter. Cette manière-là de penser, si on peut ainsi nommer la chose dont on parle, se caractérise encore par une politique de la demande, dont on offrira le résumé facile que voici : il faut donner aux gens ce qu’ils veulent. Résumé facile, certes, parce qu’il n’y a pas grand-chose d’autre à dire pour définir une telle politique, sinon parler de l’un de ses corolaires les plus significatifs : il faut donner aux gens ce qu’ils veulent, quitte à leur donner toujours la même chose, c’est-à-dire n’importe quoi. Continuer à lire … « Faibles fables »