Le roman poétique

À propos de Le bon apôtre de Philippe Soupault [Lachenal & Ritter, 1988 (1923)]

Curieux petit roman que celui-ci, le premier de son auteur, initialement publié en 1923. Un roman qui, plutôt qu’une succession de péripéties, propose un parcours poétique, voire d’assister à la naissance d’une poétique. Dire « naissance » n’est qu’une façon de parler, car la véritable naissance avait déjà eu lieu en 1919 avec l’écriture à quatre mains en compagnie d’André Breton de ce qui deviendrait le surréalisme – je veux parler, bien entendu, des Champs magnétiques, l’invention d’une écriture automatique dont Le bon apôtre porte indéniablement la trace.

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Richard Rorty : Pragmatisme, pluralisme et postmodernisme (1998)

Richard Rorty (1931-2007) est probablement l’un des philosophes les plus importants de la fin du xxe siècle. Même si son style anti-oraculaire et son pragmatisme résolu, revendiqué et militant ont fait et font encore grimacer nombre de penseurs profonds (eux, et tous qui ont tendance à tenir un philosophe anti-oraculaire et pragmatiste pour une sorte de diable), sa capacité à dialoguer avec des traditions qui semblent diamétralement opposées, à penser aussi bien avec Wittgenstein, Proust, Derrida, Heidegger, Sellars, Hegel, Davidson, Nabokov, Putnam, Geertz, Orwell, Dewey, Jefferson, James, Darwin qu’avec tant d’autres, sa capacité à écrire de grands récits qui tiennent encore la route après ce que l’on a pris l’habitude d’appeler « la fin des grands récits », son engagement en faveur d’une démocratie radicalement pluraliste, sa foi dans le progrès moral font de lui un écrivain tout à fait original et tout à fait à part. Prenant congé des dualismes qui tiennent lieu de pensée, Rorty en finit avec la philosophie comme science spéciale ou discipline distincte — spécialité et distinction qui la rendent parfaitement inutile et vaine — pour en faire un outil dont l’horizon est de réconcilier la création de soi et l’intégration politique, l’ironie et la solidarité. Écrit en 1998 comme postface à son livre Philosophy and Social Hope, ce « Pragmatisme, pluralisme et postmodernisme » peut se lire comme une sorte de manifeste a posteriori, ou : comment ne peut-on pas ne pas devenir pragmatiste. C’est aussi une défense du pragmatisme contre les accusations d’irrationalisme, de relativisme, et d’autres -ismes auxquelles il a toujours eu affaire (à tel point que l’on peut légitimement se demander si ces -ismes ne sont pas inventés justement pour le discréditer). C’est encore un plaidoyer pour la tolérance sans faiblesse, un travail nécessaire d’historicisation de l’universalisme, dont nous croyons encore trop souvent qu’il correspond à la découverte de la vraie nature de notre conscience. C’est enfin une utopie en faveur d’un monde pacifié que, par les temps qui courent, et Dieu sait qu’ils courent vite, nous ferions peut-être bien de ne pas rejeter d’un haussement d’épaule, mais dont nous gagnerions sans doute à nous inspirer.  Continuer à lire … « Richard Rorty : Pragmatisme, pluralisme et postmodernisme (1998) »

Pablo Katchadjian – Le cheval et le gaucho

« Le cheval et le gaucho » [El caballo y el gaucho – Buenos Aires, Blatt&Ríos, 2016], dernier livre en date de Pablo Katchadjian, qui avec ses 270 pages est également le plus long à ce jour de son auteur, n’est pas à proprement parler un recueil de nouvelles, de même qu’il n’est pas un recueil d’essais ou de méditations philosophiques. En vérité, il est tout cela à la fois et bien plus. On pourrait dire qu’il s’agit simplement d’un recueil de textes dépourvus de titres, qui s’enchaînent les uns après les autres, séparés par un astérisque. Un livre que l’on peut ouvrir par le milieu, la fin, bref lire dans l’ordre que l’on veut, en entier ou partiellement, comme s’il s’agissait d’un almanach où revenir régulièrement, voire d’une sorte de livre-oracle que l’on pourrait ouvrir chaque jour au hasard, histoire de voir quel enseignement tirer du texte qui nous sera alors révélé. Chacun des textes – qu’ils soient narratifs ou non – expose et développe une idée. Comme le titre l’indique, tout ici est affaire de dialectique, la vie et la mort, la logique et l’absurde, etc. Voici cinq de ces textes, comme une introduction ou un avant goût de ce livre aussi étonnant que remarquable.

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Vies fictives de Wilcock

De son vivant, Juan Rodolfo Wilcock (1919-1978) accomplit un certain nombre de prouesses : il vécut de part et d’autre de l’Océan Atlantique, à Buenos Aires puis à Rome, villes capitales de chacun des hémisphères où il écrivit des livres en espagnol et en italien, et se lia d’amitié avec la fine fleur de l’intelligentsia artistique de son temps — là-bas, Borges, Bioy et Ocampo ; ici, Pasolini (il joua le rôle de Caïphe dans son Évangile selon saint Matthieu), Moravia et Morante. En revanche, il dut attendre d’être mort depuis un an déjà pour que lui soit enfin accordée la nationalité italienne, nationalité qu’il avait demandée cependant qu’il n’était pas encore sous la terre fantôme sans os. Mais il est vrai que l’État a toujours un temps d’avance sur la vie. Continuer à lire … « Vies fictives de Wilcock »

5 poèmes de Gonzalo Millán

Le Chili, on le sait, est un pays de poètes. Cette lapalissade un peu générale, qui fleure bon le cliché où creuser des formules vides (« le Chili, terre de contrastes »), n’en reste pas moins exacte. Le XXème siècle n’aura pas été avare, loin s’en faut, s’agissant de faire surgir des poètes remarquables dans ce que Roberto Bolaño appelait le « pays-couloir ». Un Bolaño qui, s’il fut indéniablement meilleur romancier que versificateur, n’en connaissait pas moins un rayon sur la poésie mondiale. Et forcément sur celle de cette longue frange de terre qui – que cela lui plaise ou non – restait son pays natal. Il n’a jamais cessé de revendiquer, comme un blason ou un emblème, l’influence déterminante sur son œuvre et sa pensée de la poésie de Nicanor Parra, probablement le poète chilien et hispanophone le plus important de la seconde moitié du XXème siècle. Ailleurs, c’est Enrique Lihn qui sert de personnage à une nouvelle.

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Errer dans la ville, sans but

À propos d’à Rome avec Nanni Moretti

« New York est-elle la même ville après un film comme Manhattan de Woody Allen ? Berlin, après Les Ailes du désir de Wim Wenders ? Rome, après Journal intime ? » La question, ainsi posée en ouverture du livre que Paolo Di Paolo et Giorgio Biferali ont consacré À Rome avec Nanni Moretti, aurait de quoi faire sourire. En tout cas, moi, elle m’a fait sourire. D’autant que l’image de Nanni Moretti en scooter dans les rues de Rome est devenue une sorte de cliché, un peu comme celle d’Audrey Hepburn et Gregory Peck arpentant en scooter les rues de la ville éternelle dans les catastrophiques Vacances romaines d’une princesse au début des années 1950. Pas tout à fait, non, en effet, mais quand même. Évidemment, tu ne peux pas réduire Rome à ça, pas plus que tu ne peux réduire les films de Nanni Moretti à une scène où il roule dans Rome au son de Didi de Cheb Khaled ni un peu plus loin, disons vers le littoral d’Ostie, au son du Köln Concert de Keith Jarrett. Pourtant, c’est bien ainsi que la ville se manifeste. Elle ne se révèle pas, non : elle apparaît. Continuer à lire … « Errer dans la ville, sans but »

Sergio Delgado – Enfin

Nous poursuivons notre série de traductions inédites, avec aujourd’hui les premières pages du roman « Al fin », de l’argentin Sergio Delgado [2005]. On lira ICI, en complément, une note sur le livre.

Coup de fil

Rien. Et pas le moindre reste de voix pour l’éclairer. Là, le coup de fil caractéristique de Léon réclamant ma présence ; là, parmi toutes les nuances possibles de l’après-midi, celle précise grâce à laquelle le nom qu’il prononce ou qu’il semble prononcer (sa voix ou mon désir ?) perdure dans le soupir qui suit sa requête. Un mot, un seul, poli par les interférences, et ensuite plus rien. Rien : un « peut-être » précieux et insistant d’où surgit le passé.

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