Deux filles sur un iceberg

À propos de Élise et Lise, de Philippe Annocque [Quidam, 2017]

On connaît la théorie de l’iceberg, un peu élimée sur les bords, celle qui nous dit qu’une nouvelle se contente de narrer la partie émergée du gros bloc de glace qui flotte à la surface des choses. Ce qui importe vraiment, la partie immergée, nous est alors contée en creux. Il revient au lecteur de palper les anfractuosités, de lire « entre les lignes », pour ainsi dire, de suivre les contours en bas-relief et déchiffrer les véritables enjeux du récit. Une forme de sport comme une autre, certains vont au gymnase.

Mais le nouveau livre de Philippe Annocque, faisant suite au remarquable Pas Liev publié l’an passé à la même enseigne, n’a que faire de ces histoires de banquise. Pourtant, ce Élise et Lise, intentionnellement sous-titré par l’auteur « Un conte sans fées », fait bien mine de nous raconter en apparence autre chose qu’il nous raconte. C’est d’ailleurs précisé sur le quatrième de couverture, je n’invente rien : « Quand on lit un conte, dit Sarah, on lit une histoire et on a l’impression que l’histoire raconte autre chose que ce qu’elle raconte. » Ce n’est certes pas très élégant de citer le quatrième dans une recension, pourtant, difficile de faire autrement dans le cas qui nous occupe : cette citation de l’intérieur du livre reproduite à l’extérieur nous donne bien à voir ce qui se joue dans ce drôle de roman, cet objet littéraire heureusement fuyant.

Élise et Lise offre par bouts, par fragments, un récit qui – quand bien même linéaire – ne cesse de nous échapper des mains. Il faut dire que c’est un peu la nature même de ce qui nous y est raconté.

Élise, d’un côté ; Lise, de l’autre. Les deux sont jeunes et jolies, pour faire court, elles se ressemblent et les deux deviennent amies. Mais l’une, d’une certaine manière, voudrait bien être l’autre. Prendre sa place ? Occuper son espace ? Respirer l’air qu’elle respire ? Marcher dans ses traces et tracer ainsi des traces qui ne sont plus celles de l’autre mais les siennes propres tout en restant quand même un peu celles de l’autre ? Oui, non, peut-être…

Ce qui intéresse Annocque, ici, et qui intéresse le lecteur en retour, c’est l’ambiguïté des rôles. Car dans cette histoire de double, de reflet, de symétries – deux filles qui se ressemblent, s’appellent presque pareil et s’habillent presque pareil – tout pourrait s’apparenter à une affaire de rôles. Un peu comme dans les contes. Ce qui tombe bien, car il est également question de contes. Ceux de Grimm et de Perrault, enfin les classiques, quoi. Il est question, dans des passages qui semblent presque théoriques – passages qui en reprenant la Morphologie du conte de Vladimir Propp, semblent nous raconter d’abord la morphologie du propre livre d’Annocque -, de « vrais » et « faux » héros. Dans les contes, tout paraît toujours un peu double, et le vrai héros se reflète toujours dans un faux, de même que l’histoire en apparence racontée n’est pas forcément celle qu’on croit. Certains personnages s’attribuent des mérites qui ne sont pas les leurs, et l’on peut dire qu’Élise et Lise raconte l’histoire d’une certaine Lise qui s’approprie – devient, pourquoi pas – l’autre, c’est-à-dire Élise. Des histoires de faux semblants, un peu comme la littérature, ce jeu pervers qui fait de l’incertitude sa plus belle certitude.

Élise brille, Lise un peu moins. Mais Lise fait tout pour briller comme Élise (ou plus qu’elle ?). Elle commence, avant même de la connaître, ne l’ayant pour ainsi dire que vue, par tenter de s’habiller comme elle. Elle y parvient plus ou moins, ce n’est pas facile. Les vêtements, c’est un peu l’extérieur, la surface de l’iceberg, le premier pas avant d’atteindre l’intérieur, le territoire à conquérir. Elles se voient pour la première fois (enfin, disons que Lise voit Élise, la remarque), en TD de littérature comparée. Littérature « comparée », forcément, puisqu’ici tout est comparaison, l’une et l’autre, pareilles mais semblables. Ensuite, elles se connaissent dans un magasin de vêtements, Kookaï.

Victimes de la mode ? Lise de la mode d’Élise, certainement. La mode : ce mode qui modèle notre surface, celle que l’on projette vers les autres, comme le soleil qui se reflète sur la glace du bloc de glace et nous aveugle ; ainsi va-t-on, essayant de modéliser le regard d’autrui sur nous. Ce regard que l’autre porte, sans savoir nécessairement ce qui palpite à l’intérieur, le récit caché au dedans de nous. La mode se démode, mais les modes de porter la mode ne changent guère.

Plus tard, une fois l’amitié en marche, une fois que la confiance, cet édifice fragile, branlant, semble régner, Lise enfile directement les habits d’Élise, son pyjama, par exemple – et quoi de plus intime, de plus personnel, qu’un vieux pyjama, qui renvoie à l’enfance, à cette part « définitoire » de notre être ?

D’autres fois, elle enfile – en cachette, et quand le pot aux roses est découvert, aïe, aïe, mes aïeux – des vêtements encore plus intimes de son amie, son double, son calque (mais n’est-ce pas plutôt elle, Lise, le calque ? Allez savoir, dans cette transparence opaque tout se brouille).

Au bout d’un moment, Élise (l’amie qui au début « ne savait pas qu’elle était attendue » – mais personne, ici, ne sait à quoi s’attendre) décide de vivre avec Lise. En coloc’, comme on dit. Cela, Sarah, le troisième personnage, l’observe (bon, il y a aussi un garçon, mais comme les princes charmants des contes, il ne compte pas vraiment, il n’est là que pour la fonction, la galerie, il doit servir à quelque chose, cristalliser ce qui rampe par en dessous, la tension véritable du récit, le point où viennent choquer parties visibles et invisibles) ; Sarah, disais-je, « qui [n’est] pas dans l’histoire », comme dans les contes (fées ou pas fées), elle est « le conteur, ou le public, ou la grand-mère » ; cette mère grand qui raconte l’histoire mais ne sait plus trop comment ça se termine. C’est à dire qu’il y a un témoin, un personnage ventriloque, un peu comme l’auteur, qui regarde ce petit théâtre entre amusement et inquiétude, et en profite, comme on le disait plus haut, pour tenter de déchiffrer tout ça l’air de rien.

« Entre amusement et inquiétude », dis-je, car le style d’Annocque, d’une trompeuse simplicité (la vraie simplicité, celle qui en bon iceberg, préfère la subtilité du récit – ce qu’on raconte et ne raconte pas, comment on le fait, sur quel ton – plutôt que les lanternes et vessies d’un style pompier), en apparentant une certaine naïveté (perverse, l’air de rien), se permet surtout des délices d’ambiguïté. Ce style faussement naïf – qui plutôt que naïf, cherche et parvient en réalité à reproduire une approche ingénue des choses, comme si l’auteur en savait moins qu’il n’en sait – était déjà une des clés de la réussite de l’impeccable Pas Liev.

Dans le prologue à la réédition d’un roman d’un auteur dont on reparlera je l’espère ici ou ailleurs, mais pas maintenant, il est question – en se référant au philosophe Clément Rosset – de « réalisme idiot ». Le terme « idiot » étant à prendre dans son sens premier, le plus littéral, celui qui proposerait de regarder le réel dans son caractère singulier, insignifiant, déterminé et malgré tout fortuit ; son caractère, autrement dit, « idiot » (là, je paraphrase, pour ne pas dire que je recopie le prologue en question, dont je ne cite même pas l’auteur ; profanation assumée, enfumage du lecteur à base de références mal digérées faisant référence à des références incertaines).

Quel rapport avec Annocque, me direz-vous (me dis-je) ? Quelque chose de l’ordre du regard, de l’écriture, du récit, du style, abordé depuis l’angle – justement – du regard que l’on porte sur les choses, le réel, les sentiments. Cela peut sembler paradoxal – et ça l’est sans doute ; mais la littérature est aussi faite de paradoxes et contradictions, in fine de malentendus – de parler de réalisme – fusse-t-il « idiot » – à propos d’un livre qui prend le conte pour modèle, ou qui du moins s’y réfère explicitement. Si les personnages et leurs actions ici occupent des rôles, des fonctions (je n’aurais pas la main lourde au point de parler de symboles), il n’en reste pas moins que la langue sert de filtre, comment faire autrement ? Et cette langue, parce qu’elle semble toujours parler depuis une ingénuité apparente qui pourrait être aussi un étonnement – l’étonnement de raconter ce qu’elle raconte, comme si elle le découvrait en même temps que nous – et cette langue, disais-je (dis-je), est ce témoin dont je parlais plus haut (témoin qui dans le livre est incarné par Sarah, quand bien même ce n’est pas elle qui parle).

Peut-être faudrait-il alors – c’est une proposition – parler d’un narrateur « idiot » plutôt qu’ « omniscient ». Un vœu pieux, car cette « idiotie » n’est que façade et puisque l’auteur, tout en faisant comme si, sait très bien où il va ; l’omniscience, dès lors, est réelle. Mais Annocque a le bon goût de ne pas en faire toute une histoire, il se contente de ressembler à cette grand-mère  qui raconte l’histoire mais ne sait plus trop comment ça se termine.

« Dans ces contes de filles, il n’y a pas de héros possibles ». Il y a deux héroïnes qui en viennent à se confondre. Lise devient-elle Élise ? Lui pique-t-elle son copain ? Elle va quand même passer le week-end chez les parents d’Élise sans Élise, y dort dans sa vieille chambre, enfile derechef son pyjama.

Mais peut-être qu’Élise, au bout d’un moment, n’est plus Élise. Et ça, ça fait mal, « comme un trou noir à l’intérieur. » Un trou noir qui avale le récit, un point de fuite. Point de fuite, oui : le livre se termine sur une fenêtre. Et sur des regards, vides ou pleins. Alors, « qu’y a-t-il derrière la fenêtre ? », pour reprendre la question finale d’une célèbre histoire de détectives sauvages. C’est à vous de voir…

 

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