Le nez dans la fiction

Mario Bellatin aime mettre en scène les corps difformes. Des clients en décomposition de Salon de beauté (1994) aux jumeaux Kuhn, nourrissons simultanément manchots et culs-de-jatte que se disputent des candidates au statut de mère adoptive dans Leçons pour un lièvre mort (2005), en passant par la protubérance nasale de Shiki Nagaoka (2001), figure apocryphe de la littérature japonaise dotée d’un gigantesque appendice.

Shiki Nagaoka peut faire penser à un récit de vie. Mais il peut aussi s’apparenter à une sorte d’album photographique littéraire. Il déroge en effet à la grande règle de ce type de récit, la linéarité. Il est fait d’estampes et d’une succession de points de vue qui font plutôt de sa lecture un puzzle qu’un film.

« La bizarrerie du physique de Nagaoka Shiki, caractérisée par la présence d’un nez hors du commun, écrit Mario Bellatin au début de Shiki Nagaoka, est cause que beaucoup l’ont considéré comme un personnage de fiction. »

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Photo de Shiki Nagaoka manipulée par sa sœur, Etsuko, afin d’éviter que l’auteur ne puisse être considéré comme un personnage de fiction.

« Si on veut bien considérer Le Nez de Ryûnosuke Akutagawa comme un récit inspiré de la vie de notre auteur, écrit plus loin Mario Bellatin, il faudra citer comme établi que les prières auxquelles Shiki Nagaoka s’adonnait des heures durant répondaient aux attentes de certains fidèles, qui étaient au courant de l’existence d’un novice d’une nature particulière. »

Selon Mario Bellatin, Shiki Nagaoka a pu inspirer la nouvelle d’Akutagawa, celle-ci ne serait donc pas une pure invention, mais prendrait sa source dans la vie du personnage qui fait l’objet de sa propre fiction. Avançant cette hypothèse, Bellatin ne fait pas qu’inverser les rapports entre le texte antérieur et le texte postérieur. Il propose aussi un renversement de la relation entre le modèle et la copie et, en dernière instance, de la relation entre littérature et réalité. Le fait qu’Akutagawa situe son récit dans la plus haute antiquité japonaise n’implique pas qu’il l’ait recueilli dans les légendes de la littérature traditionnelle, comme c’est l’avis des spécialistes, mais plutôt permet de supputer l’existence, à la même époque, d’un cas de difformité sans exemple dans les annales, cas de difformité qui sert de point de départ au livre de Bellatin.

Un tel travestissement serait d’ailleurs tout à fait conforme avec ce que l’on sait de l’esthétique d’Akutagawa : « Il choisit comme cadres de ses contes des époques plus ou moins anciennes, des lieux plus ou moins éloignés, enfin des mondes irréels, purement imaginaires, parce qu’il crut, en procédant ainsi, pouvoir exprimer ses sujets avec plus de force, plus d’efficacité. »

Mario Bellatin, comme Enrique Vila-Matas dans son Abrégé de littérature portative, aime mélanger l’apocryphe à l’historique et tendre des pièges à son lecteur. Le cinéaste Ozu Kenzo qui dévoile le potentiel révolutionnaire de Photographies et Paroles dans son long-métrage Un soir d’automne n’a aucune place dans notre culture encyclopédique, mais Juan Rulfo, José Maria Arguedas ou encore Junishiro Tanizaki y occupent des positions tout à fait légitimes. Et l’écrivain mexicain Pablo Soler Frost, qui lève le voile sur le grand œuvre de Nagaoka, est tout à fait encyclopédique, tandis que la publication qui lui est attribuée dans l’ouvrage que nous lisons ne l’est pas du tout.

L’œuvre de Shiki Nagaoka, comme beaucoup d’autres, se laisse décomposer en trois phases : l’œuvre de jeunesse, celle de l’âge adulte, et la grande œuvre posthume. Dans la première, il est obsessivement question de la difformité physique qui afflige Shiki Nagaoka. Dans la seconde, l’auteur explore les possibilités narratives de la photographie et invente un nouveau dialogue entre le texte et l’image, au sein de ce qui ressemble étrangement au manifeste d’une forme de réalisme. La troisième phase est secrète et est celle qui a le plus retenu l’attention des cercles universitaires. Dans les deux dernières, l’auteur ne semble plus explicitement faire allusion à son corps disgracieux.

Mario Bellatin lui-même explore dans Shiki Nagaoka les rapports entre littérature et photographie. Il a laissé à Ximenea Berecochea le soin de constituer un appendice photographique à son récit de vie. Quand nous en parcourons le contenu avec une forme d’excitation, pour voir si y figure bien une photo du héros de l’ouvrage, nous avons le sentiment de ressembler à ce personnage du Nez de Gogol, qui paie pour monter sur un escabeau et regarder à travers une fenêtre si le nez de l’assesseur de collège Kovaliov n’y est pas.

Les photographies, les noms propres de personnage ayant réellement existé, l’allusion à certains événements historiques, fonctionnent dans le récit comme de simples marqueurs conventionnels, qui permettent non pas d’élaborer un genre du réel – la prose de Bellatin est tout sauf prosaïque, peut-être à cause de sa neutralité même – mais du moins d’en produire « l’effet ». Produire cet effet de réel et ne faire de la réalité rien d’autre qu’un « effet » de la littérature, c’est peut-être un mouvement double qui se confond dans une même entreprise.

On pourrait faire remarquer que la falsification de l’état civil n’est pas l’apanage des écrivains, et qu’il existe une étrange similitude entre ces manœuvres de la littérature qui conspire à faire que ce qui n’est pas soit, et d’autres manipulations beaucoup moins innocentes dont l’histoire du dernier siècle nous a livré l’exemple. Oui, dirons-nous, mais là où ces manipulations ont toujours pour objectif de supprimer un réel trop gênant, d’éliminer ce qui résiste, ces jeux ont, pour leur part, toujours fonction de faire apparaître du nouveau. Le nez manquant de la photo de Shiki Nagaoka n’est pas une mutilation qui lui ôte de l’être inaliénable, mais plutôt la brèche par laquelle l’être qui lui manque advient. Là est toute la différence, dirons-nous, mais peut-être que nous ne le dirons pas et, au fond, nous ne le dirons pas…. Faudra-t-il donc toujours se justifier ?

Selon Mario Bellatin, Shiki Nagaoka est l’auteur le plus universel de la littérature japonaise. Cela tiendrait à une manière précoce qu’il aurait eue de concevoir le rapport entre l’écriture et la traduction. Dès l’âge de 15 ans, Shiki Nagaoka commença à étudier les langues étrangères, et entreprit aussitôt de rédiger ses textes littéraires en anglais ou en français, les retraduisant ensuite dans sa langue maternelle avec son système d’idéogrammes. Ce processus, peut-être compensatoire, s’accompagna d’un autre trait caractéristique de sa production : un grand classicisme de forme, le rejet volontaire de toute influence étrangère au niveau du contenu même de la production.

Poser la question du rapport entre fiction et politique en ces termes, c’est toujours risquer de s’échouer sur un écueil. Je n’ai pas de grande théorie sur la manière de l’éviter, mais peut-être que garder en tête quelques repoussoirs peut être utile. Ainsi faut-il citer à nouveau le Nez de Gogol : « Quelques personnes honorables et cherchant la vertu étaient fort irritées. Un homme disait avec indignation qu’il ne comprenait pas qu’au siècle cultivé où nous vivons on puisse voir se répandre des inventions aussi absurdes, et il se demandait pourquoi le gouvernement n’y mettait toujours pas bon ordre. Cet homme, comme on le voit, appartenait à cette catégorie d’hommes qui souhaiteraient mêler le gouvernement à tout, même à leurs brouilles quotidiennes avec leur épouse. »

La vie de Shiki Nagaoka est marquée par trois grands événements. Dans sa jeunesse, une passion violente pour un jeune serf bossu qui, lorsqu’elle est rendue publique, le force à l’exil dans un monastère. Son expulsion du monastère, à la suite de quoi il fait l’acquisition d’une petite boutique où il vend et développe de la pellicule. Enfin, un soir d’automne, son assassinat par deux drogués tandis qu’il ferme son magasin et s’apprête à rentrer à la maison avec les gains de la journée. Mais ceci est une histoire superficielle, l’écorce d’une vie. Tout fait soupçonner quelque drame secret, et une sourde continuité d’effort déterminée par la fatalité de son nez disgracieux sous l’enveloppe.

À l’aube de sa vie, son nez est considéré comme le symptôme des influences étrangères auxquelles a été exposée sa famille. Le nez de Shiki représente, sur son corps propre, un apport étranger que ce corps n’est pas en mesure de s’assimiler. Et c’est dans son nez que réside pour Shiki l’origine de toute écriture. Est-ce à faire rentrer cette excroissance dans son corps qu’il travaille en écrivant ? Je ne sais si c’est une réponse exacte. Mais il me semble que c’en serait une belle…

Dans Underwood portative, modèle 1915, Mario Bellatin explique qu’il s’interroge lui aussi sur le mystère de l’origine de son besoin d’écrire, tout en sachant pertinemment, dit-il, qu’il lui restera à jamais inaccessible. Mais peut-être que Shiki Nagaoka nous fournit tout de même un élément de réponse, une sorte de version contemporaine et très matérialiste des ailes de l’albatros ? Lier l’écriture à une inadaptation physique fondamentale, ce serait faire de l’écriture la tentative de se constituer un corps. Mario, écrivons-nous pour nous constituer des corps ? Écrivons-nous pour faire nôtres et propres à nos corps ces codes que nous vivons tout d’abord comme des êtres tellement étrangers ?

Ironiquement, le nez de Shiki semble changer de sens aux deux extrémités de sa vie. Tout jeune encore, par son milieu, par ses lectures, par sa culture, Shiki ne semble pas soluble dans le Japon. Et son nez, nous dit Mario Bellatin, en est considéré comme le symbole. Ainsi s’acharne-t-il à produire une œuvre résistant aux « influences étrangères.» À la fin de sa vie, Shiki Nagaoka écrit dans deux cahiers. L’un est dédié à ses fictions, dans l’autre, il met en forme ses souvenirs. Sur la couverture de ce second cahier est dessiné un nez, et tout se passe comme si la nature de l’inadaptation avait changé. La durée étrangère, qui venait des livres, de la culture, de tous les dispositifs extérieurs, a été domptée et a désormais pris corps dans une œuvre hautement maîtrisée. Mais sa mémoire, son corps à lui, à mesure qu’il devenait écrivain et transportait ce qui était acquis dans quelque chose de propre, devenaient quant à eux étrangers à son œuvre, rendant à nouveau nécessaire l’écriture, une écriture qui intègre désormais sa vie d’individu, résistante à toutes les formes disponibles dans lesquelles il pouvait se proposer de la faire entrer.

Les recherches de Shiki Nagaoka sur le passage des lettres de l’alphabet aux idéogrammes, du texte à la photographie, et vice-versa, aboutirent à un projet inédit et radical : « Durant les dernières années de sa vie, écrit Mario Bellatin, Shiki Nagaoka rédigea un livre que nombre de lecteurs considèrent comme essentiel. Malheureusement, il n’existe dans aucune langue connue. »

Sur le contenu de ce livre sans titre, car il n’est constitué que de symboles, nous en sommes réduits à des conjectures. Pour les uns, l’exposé d’une théorie définitive de l’écriture, des rapports entre mots et images. Pour d’autres, une cosmologie personnelle qui expliquerait peut-être son expulsion du monastère. Selon sa sœur, un essai sur les rapports entre l’écriture et la non-conformité physique, l’attitude de la littérature à l’égard de la réalité. Une quatrième lecture suggère que cet ouvrage revient sur la jeunesse de Shiki Nagaoka et principalement l’histoire de sa passion pour le jeune serf. Elle jetterait un jour nouveau sur les circonstances de la mort du jeune bossu.

Ainsi, ce qui se présentait comme un énième Ménard est surtout le moyen de raconter un crime : « [Celui-ci] fut atroce. Du monastère, Shiki Nagaoka le planifia jusque dans ses moindres détails. La sœur en fut la principale complice. L’aristocratique famille recruta les tueurs. »

Sous le récit de vie court un roman policier, dont la résolution ne vient qu’avec l’invention d’une manière de lire l’œuvre la plus difficile. L’invention de cette méthode de lecture libère en même temps dans la vie et l’œuvre de Shiki Nagaoka tout leur potentiel de transgression. Reste à déterminer le sens exact et toute la portée de ce crime.

N.B. : Le jugement de Nakamura sur l’esthétique d’Akutagawa est donné par Arimasa Mori dans l’introduction à Rashômon et autres contes. Paris, Gallimard-Unesco, coll. « connaissance de l’orient », 1965. Celle du Nez provient du volume Babel des Nouvelles de Pétersbourg, dans la traduction d’André Markowicz. Les extraits de Mario Bellatin ont été traduits par moi. Pour des raisons indépendantes de ma volonté, je n’ai pas eu accès à la traduction d’André Gabastou (Shiki Nagaoka, un nez de fiction. Passage du Nord-Ouest, 2004).

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