Ouvrir la boîte à outils

Songez aux outils dans une boîte à outils. Il y a un marteau, des tenailles, une scie, un tournevis, un mètre, un pot de colle, des clous et des vis. Autant les fonctions de ces objets sont différentes, autant le sont les fonctions des mots. (Et il y a d’un côté et de l’autre des ressemblances.)
Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, § 11.

Depuis qu’écrire est devenu un métier, c’est-à-dire depuis que tout le monde peut devenir écrivain, soit (en remontant quelques degrés le long de la chaîne des raisons) depuis que tout est susceptible d’être de l’art, et, en vérité (remontons encore un peu, n’ayons pas peur des hauteurs, grimpons), depuis que Dieu est mort, il y a peu de chances que les livres, ni plus généralement les « œuvres de l’esprit », changent quoi que ce soit à quoi que ce soit. C’est du moins ce que l’on nous dit, et nous nous sommes habitués à cette petite musique qui, comme une mélodie bien intentionnée, s’installe dans le bruit blanc du quotidien, prend ses quartiers dans nos têtes et puis refuse d’en sortir. Et nous, disciplinés comme nous sommes, nous finissons par la fredonner. D’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? C’est le tube de l’époque. Les livres ne causent plus de révolutions, ni privée ni publique, ils participent du divertissement généralisé, de l’entertainment, comme on dit désormais dans toutes les langues du monde. Au mieux, les écrivains sont des inconnus, des ratés, des travailleurs à temps partiel qui volent des heures de travail à leurs employeurs, grattent au temps qui passe des miettes d’éternité pour écrire des livres que personne ne lit, si ce n’est leurs semblables. Et au pire ? Eh bien, au pire, les écrivains sont des auteurs, des stars, et tout est parfaitement normal.

Tout cela, on le sait par cœur. D’autres l’ont écrit tellement mieux que moi que je les ai traduits [1]. Et pourtant, c’est faux. Que Dieu soit mort et que, par conséquent, tout puisse être de l’art ne change rien à l’affaire. Ce n’est pas qu’une chose soit ou existe qui importe. Non, ce qui importe, c’est qu’elle soit bonne ou non. Que quelque chose soit de l’art (ou n’importe quoi d’autre, d’ailleurs) n’a aucun intérêt en soi, aucune valeur, aucune pertinence, aucun sens. Ce qui importe, c’est de savoir si telle ou telle œuvre d’art est bonne ou bien si elle est mauvaise. C’est ce que je dis, ce que je veux en faire, ce que j’ai envie d’en faire, ce que je vais en faire, c’est cela seul qui compte.

Je pourrais dire qu’on nous a trompés, qu’on s’est moqué de nous. Et ce ne serait pas complètement faux. L’accent qui est mis désormais sur l’art a substitué à la valeur esthétique des choses, des événements, des moments, des climats, et caetera, qui deviennent de l’art, une valeur culturelle. Il faut de l’art, il faut qu’il y ait de l’art. Non seulement, il faut qu’il y ait de l’art, mais il faut qu’il y en ait partout, et tout le temps. Comme Robert Smithson l’écrivait il y a un bon moment déjà :

Nombre de prétendus artistes voient de l’« art » partout. Il faut faire quelque chose contre cette orgie d’esthétique (des textures sur les trottoirs, des formes intéressantes sur les boîtes aux lettres et des dieux dans les machines), sinon l’artiste mourra de la main même de son art. [2]

Là où Smithson parlait d’une « orgie d’esthétique », il faudrait plutôt parler aujourd’hui d’une orgie de culture, dont le street art est l’une des dernières manifestations en date, puisque les artistes ne se contentent plus de voir de l’art partout ; ils en font partout. Orgie de culture, de surcroît, parce que l’art n’est pas simplement là pour décorer, pour faire joli, pour être admiré en raison de sa beauté, il est surtout là, tout autour de nous, pour dire quelque chose du monde dans lequel nous vivons, pour s’indigner du mal que nous autres, les sales hommes que nous sommes, nous faisons aux autres hommes en général, aux femmes, aux enfants et aux pauvres en particulier, aux animaux, aussi, à la planète, à la nature, et tout et tout.

Smithson pensait qu’il fallait empêcher que l’art se répande partout parce que trop de beauté, ce n’est pas bon pour la santé, mais il n’imaginait pas que la beauté allait s’allier avec la bonté et qu’une telle alliance se révélerait archivomitive : de la culture partout, de l’art partout, pour tout le monde, tout le temps, triomphant. Il aura fallu un demi-siècle pour passer du land art au street art. Un demi-siècle pour que s’instaure le règne de la démocratie culturelle.

Dans ce monde-là, pour les citoyens de la démocratie culturelle, la question de savoir si une chose est bonne ou si elle ne l’est pas ne se pose pas, du moins pas de manière immédiate : elle vient après coup, un peu plus tard, toujours un peu trop tard sans doute, quand ça s’est imposé depuis un certain temps déjà et que quelqu’un (Est-ce un fou ? Un illuminé ? Un rescapé ? Un attardé ?) pose à brûle-pourpoint la question : Mais au fait, est-ce que c’est bien ? Et le pourpoint brûle, en effet, à moins que ce ne soit le torchon, car il faut être imprudent, bien impudent pour oser s’avancer sur un terrain où ce n’est pas l’opinion publique qui prime (d’un côté, ceux qui sont pour, de l’autre, naturellement, ceux qui sont contre, puisque c’est ainsi que fonctionne l’opinion publique, pas par consensus ni même par dissensus, mais par blocs qui s’opposent, face à face en ordre de bataille, tous contre tous, la droite, la gauche, le progrès et sa réaction, les nantis ou les antis, les pros contre les cons, et tu as plutôt intérêt à choisir ton camp), pas l’opinion publique, ni même l’opinion tout court, mais ce que, toi, tu penses de quelque chose, si ça te plaît ou non, et des raisons que tu as de le penser. Et de le dire.

J’aimerais dire aussi que l’utopie est à ce prix-là. Et que ce n’est franchement pas cher, c’est même carrément donné. Mais l’utopie n’est-elle pas aussi un produit marketing comme les autres, comme tout ce qui circule dans l’espace public ? Pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit : moins une transformation radicale du monde, totale, dans le sang, pourquoi pas ? du moment que ça change, qu’une modification de nos propres comportements pour s’autoriser à penser et avoir quelque chose à dire. Ce qui peut s’entendre comme ceci : s’autoriser à lire, regarder, écouter, avoir un point de vue qui ne soit pas celui émanant du pouvoir de la démocratie culturelle, s’autoriser à dire que les livres, les films, les disques sont mauvais, quand même tout le monde en parlerait, chantant en chœur des louanges télécommandées par les services de communication des producteurs de culture, quand même ils se vendraient de fait par palettes entières chaque jour que l’intérimaire de Dieu fait, s’autoriser à dire qu’on s’en fout, qu’il n’est pas obligatoire de rendre systématiquement hommage au dernier macchabée célèbre au seul prétexte qu’il est auréolé d’une populaire gloire mondiale (et non, qu’elles tombent comme des mouches les starlettes n’est pas un argument), pas la peine non plus de commenter l’actualité de tous les prix, l’actualité de tout ce qu’il se passe, quelque part, au seul motif que ça se passe, et qu’il faut en dire quelque chose parce qu’il faut absolument, impérativement parler du réel et de son actualité. Non, au contraire : il faut parler d’autre chose, déplacer le centre d’intérêt. Bref, changer de sujet.

Il faut changer de sujet. C’est peut-être cela qu’il faut affirmer, pour commencer. Et choisir son sujet. Parce que ce n’est qu’en parlant d’autre chose — en parlant de ce dont tu as envie de parler, et pas de ce que d’autres ont décidé à ta place qu’il fallait que tu parles — qu’un changement, une modification peut avoir lieu.

Lars Iyer, j’y reviens un instant à peine, Lars Iyer a raison de dire que les livres ne causeront plus jamais de révolutions. Parce qu’ils n’en ont jamais causé. Les choses ne sont pas des causes par elles-mêmes (seul Dieu pouvait l’être et de soi en plus, excusez du peu) ; c’est ce qu’on en fait qui peut avoir une efficace. Il faut ainsi mettre l’accent sur l’usage, la façon dont on se sert des choses, ce qu’on peut inventer à partir d’elles, et non sur ce qu’elles sont en tant que genres, pièces, pavés, œuvres dans les musées, pierres dans l’édifice intarissable de la démocratie culturelle.

L’esthétique, la politique, la littérature, l’art, et caetera, ce sont des boîtes à outils, des outils pour fabriquer d’autres outils avec lesquels tu pourras inventer ta vie, composer de nouvelles boîtes à outils dont d’autres que tu ne connais sans doute même pas auront l’usage, et grâce auxquelles ils inventeront encore d’autres usages. L’esthétique, la politique, la littérature, l’art, et caetera, ce n’est pas fait pour te divertir, t’amuser, passer le temps, te faire passer un bon moment, oublier le quotidien triste et gris dans lequel tu patauges et finis par perdre pied, pas un accessoire pour bronzer sur la plage en été, pas non plus un sujet de conversation pour faire l’intéressant dans les dîners en ville (reste plutôt chez toi). Si c’est ce que tu penses, c’est que tu souffres, que tu es seul, malheureux, et probablement pas très malin, en plus. L’esthétique, la politique, la littérature, l’art, et caetera, ça sert à imaginer une vie meilleure. Pas n’importe quelle vie, non, la seule que tu vivras jamais : ta vie.


[1] Lire, en effet, le pamphlet de Lars Iyer, Nu dans ton bain face à l’abîme. Un manifeste littéraire après la fin des manifestes et de la littérature, Paris, Allia, 2016.
[2] Robert Smithson, letter to George Lester, 1961, cité dans Eugenie Tsai et alii, Robert Smithson, Los Angeles, The Museum of Contemporary Art in association with the University of California Press, p. 37 : « Many so-called artists see « art » everywhere. This orgy of aesthetics, such as textures on the sidewalks, interesting shapes on the mailboxes, and gods in the machines must be prevented, or else the artist will die in his own art. »

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