Portraits de poètes n°1 : Robert Frost

I never dared be radical when young
For fear it would make me conservative when old.

Je n’ai jamais osé être radical dans ma jeunesse                                                                                      De peur que cela ne me rende conservateur dans ma vieillesse.

L’œuvre de Robert Frost est un classique qui prend la poussière sur les rayonnages de la bibliothèque du Congrès et dans les manuels scolaires américains où il est trop souvent dépeint comme un poète rural et existentialiste. Découvert par des poètes et critiques britanniques, il a pourtant été un personnage public et célébré dans son pays natal. Invité de nombreuses et prestigieuses universités américaines, il a même participé à la cérémonie d’investiture de John F. Kennedy pour lequel il a lu « The Gift Outright ».

Robert Frost est pourtant un homme qui cultive la discrétion. Loin d’être marqué par une soif de reconnaissance, son parcours public est ponctué de retraites et d’exils volontaires. Professeur, à la formation universitaire chaotique mais brillante, il est aussi devenu fermier autant par nécessité financière que par volonté d’échapper aux carcans académiques. Loin des fastes de New York ou des grandes villes américaines, il s’enracine en Nouvelle-Angleterre. Son œuvre et  sa vie sont intimement liées au New-Hampshire et à ses paysages familiers dont il s’attache à décrire la rudesse et la beauté.

Dans son essai, The figure a poem makes , Robert Frost insiste sur le déroulement narratif essentiel, selon lui, au poème : «[le poème] prend une certaine direction dès que le premier vers est écrit, il suit un chemin semé d’événements imprévus et s’achève par une clarification de la vie… Il a un dénouement. ». Au-delà de l’infinie variété des formes poétiques qu’explore Frost, tous ses poèmes ressemblent à de véritables nouvelles ou contes écrits en vers. Par exemple, son second recueil, North of Boston est composé de longs poèmes narratifs dans lesquels dialogues et monologues intérieurs jouent un rôle capital.  « Mending wall », (« La réparation du mur »), premier poème du recueil, développe l’anecdote suivante : deux voisins se retrouvent pour reconstruire un muret séparant leurs terres que l’hiver a mis à bas. « I let my neighbor know beyond the hill ; /And on a day we meet to walk the line/And set the wall between us once again.» La scène d’exposition du début du poème puis le récit sont au présent simple celui de l’instant décrit qui a lieu rituellement à chaque printemps. Discours indirect libre et monologue intérieur viennent en contrepoint du voisin laconique qui ne sait que répéter l’adage qui lui tient lieu de parole : « He only says, ‘Good fences make good neighbors’. »  (‘les bons murs font les bons voisins’ dit-il, sans plus). L’anecdote est doublement ironique envers le voisin borné qui persiste à faire un travail inutile et aussi envers R. Frost dont le nom signifie « gel », élément destructeur qui les oblige à cette tâche ingrate et vaine.

Chez Frost, les personnages n’ont souvent pas de nom (ou seulement des prénoms qui indiquent leur genre), pas d’identité propre, pas de moi. Ce ne sont que des masques, des figures de fermiers et de fermières typiques de Nouvelle Angleterre. S’il peut y avoir de multiples personnes présentes dans les poèmes, Frost privilégie plus particulièrement un duo homme/femme auquel il adjoint la présence d’un étranger ou observateur. Nait de cet échange intime le poème qui s’articule autour des paroles de ces deux êtres. Leur nom les rattache à une activité rurale (bûcheron, fermière, agriculteur…) et leur dialecte yankee poétisé est la voix polyphonique que Frost donne à cette terre.

Mais cette nouvelle Angleterre n’a rien d’idyllique bien au contraire, sans autre définition de leur être que des noms communs qui les rattachent, les réduisent à leur attachement à la terre. Les hommes sont malmenés par cette nature superbement ignorante de leur présence. Cette symbiose qui pourtant prévaut dans les recueils de Frost fait une part importante au caractère tragique de leur condition. Ils ne sont que des hommes définis par leur rôle dans ce monde, dépendant profondément de la terre sur laquelle ils vivent. Leur communauté est régie par les lois de l’usage terrien et les règles implicites de ce monde clos où chacun a sa place et la garde. Le quotidien décrit par Frost est parsemé de petits efforts de chaque instant qui sont nécessaires à la survie humaine. Mais l’homme est peint aussi dans son intelligence et sa force. Le poète attache beaucoup d’importance aux scènes représentant des travaux des champs (labour, bûcheronnage…) et aussi aux efforts de domestication technique de ce monde hostile. Les hommes qu’il décrit sont peints dans leur effort et dans leur persévérance. Ils sont burinés par le soleil et par le vent. Ils se tiennent là debout, se relevant quand ils tombent. Les hommes de Frost sont une espèce opiniâtre et résistante. « Mending wall » est très représentatif de cette espèce humaine propre à la poésie de Frost. Le voisin qui s’obstine à reconstruire le muret détruit par le gel hivernal refuse de se laisser influencer par l’inéluctabilité de la nature. Son mur sera détruit chaque hiver, il le reconstruira chaque printemps. Cette frontière, paradoxalement illusoire et pourtant absolument nécessaire, est le symbole de la main mise de l’homme sur le monde. Si son efficacité est fragile et limitée, elle est cependant présente et tout le temps réaffirmée. C’est la trace de la présence humaine, l’affirmation d’une existence. Ce muret est au champ, ce que l’homme est à la terre, éternel vaincu, il ne renonce pourtant jamais.

Le Je lyrique a la capacité chez Frost d’endosser de multiples figures. On retrouve la voix d’autorité du poète sur son texte, mais aussi celle d’un personnage interne au monde que décrit le poème, celui-ci est toujours dans une position d’observateur ou d’accompagnateur. Il permet au lecteur d’investir cette subjectivité vacante et d’entrer de plein pied dans cette Nouvelle Angleterre mythique qui se crée au fil du texte. La particularité des poèmes de Frost est que cette subjectivité est omniprésente mais reste toujours extrêmement mystérieuse et ouverte. À ce qu’un lecteur non averti peut prendre pour un témoignage sur les us et coutumes et la beauté du paysage peu hospitalier de la Nouvelle Angleterre, se substitue une véritable expérience de sentiments bien plus essentiels à travers cette subjectivité si singulière.

Le I ne se montre jamais curieux, il semble que les gens lui fassent confiance et lui racontent toutes sortes d’histoires. Il est donc simple auditeur et spectateur des scènes qui sont décrites bien que faisant partie intégrante de leur monde. Il est aussi souvent présenté comme un être de passage, toujours en mouvement, en promenade dans « A late walk » ou en voyage dans « Stopping by the Woods ». Du fait de l’omniprésence du I et de la familiarité qu’il semble avoir avec les locaux, jamais il ne représente la figure de l’étranger, il recueille des confessions et écoute certaines conversations mais il ne prend jamais part aux actions collectives qu’il décrit. Il reste en retrait comme un observateur de ce monde. Cette passivité et le retrait de l’action  induisent une certaine expectative, une attente que partage le lecteur. Les poèmes de Frost ont  beau être narratifs, il n’y a pas toujours de résolution claire à l’intrigue. Celle-ci est court-circuitée par une attention plus importante accordée à l’atmosphère et aux sentiments exprimés.

En se situant hors de l’action, comme agent passif à la lisière de ce monde, ce je lyrique est en position de contemplation car tous ces poèmes trouvent leur point de départ dans le paysage lui-même. Une scène ou un endroit au charme particulier (clairière, ruisseau) va provoquer sur le Je lyrique ou sur les personnages présents un effet particulier qui va les pousser à développer leurs émotions et réflexions. De plus, dans ses nombreuses descriptions de la nature et notamment des montagnes, Frost donne souvent à ces ascensions de pics un caractère initiatique, du moins lui permet-il de s’élever au dessus des hommes et d’atteindre un espace retranché, isolé et surplombant la vallée et donc par extension, physiquement, se placer dans une position de suspension hors du temps de la vie et d’accéder en quelque sorte au temps des Dieux. Dans le poème « The Moutains », le je arrive sur un plateau au milieu des sommets, occulté par une montagne à l’aspect menaçant. Il y découvre un monde inconnu et florissant. Très peu peuplé, il semble que les quelques hommes qui y vivent, depuis ce qui semble être un temps immémorial, sont en parfaite harmonie avec la nature. Cette impression de paradis sur terre est remise en question à la fin du poème par un trait d’humour qui au delà de son intérêt hautement dramatique et comique semble faire signe vers la poétique profonde du poète. Rencontrant un autre habitant de cet Eden, le promeneur lui parle du ruisseau merveilleux dont il a entendu parler. À l’évocation de celui-ci et de ses propriétés extraordinaires, l’habitant répond : « I don’t suppose the water’s changed at all./ You and I know enough to know it’s warm/ Compared with cold and cold compared with warm./ But all the fun’s in how you say the thing. » (Je pense que l’eau ne change pas/ Vous et moi savez bien qu’elle est chaude/ Lorsqu’il fait froid, et froide lorsqu’il fait chaud/ Mais toute la plaisanterie est dans la tournure)

Le pragmatisme de cet homme déçoit à la fois le voyageur et le lecteur qui ont cru à ce ruisseau magique. Toute l’ironie de cette remarque est en réalité celle de Frost qui s’amuse que son lecteur ait pu croire à une telle fable. Il n’y a pas plus de ruisseau magique dans sa Nouvelle Angleterre mythifiée que dans le monde réel. Ce qui change est la perception que l’on a des choses. Grâce aux mécanismes mis en place par le poète, nous avons accepté de croire à l’existence de ce ruisseau. Le poète se moque gentiment de son lecteur, ce qu’il cherche à nous faire comprendre c’est que nous ne devons pas chercher à vouloir qu’une telle merveille existe dans le monde réel, mais que face au désir que nous avons que le magique et donc l’inexplicable existe nous devons modifier notre vision du monde pour pouvoir atteindre à une autre vérité.

Pour Frost, ce qu’il nomme the « poetic impulse » provient d’un élan de reconnaissance. C’est cette impression d’une nouvelle perception de soi et du monde qui provoque une intense et sincère émotion. La quête de Frost est celle de l’instant présent, celle de ce « flash of recognition » qui permet de sentir une nouvelle réalité. Il a arpenté un territoire volontairement limité dans lequel deux mondes cohabitent dans un équilibre précaire, celui des hommes et celui de la forêt, intimement liés l’un à l’autre. L’homme défriche et construit sa maison mais à peine a-t-il disparu qu’elle s’effondre tandis que la forêt reprend sa place : « the woods come back to the mowing field » (« La maison fantôme ). Le poète se fait le recenseur du manque, des absents, du vide. Dans cette solitude extrême, il conclut « It must be I want life to go on living » (ce doit être que j’ai besoin de vie pour continue à vivre).

THE ROAD NOT TAKEN

Two roads diverged in a yellow wood,
And sorry I could not travel both
And be one traveller, long I stood
And looked down one as far as I could
To where it bent in the undergrowth;

Then took the other, just as fair,
And having perhaps the better claim,
Because it was grassy and wanted wear;
Though as for that the passing there
Had worn them really about the same,

And both that morning equally lay
In leaves no step had trodden black.
Oh, I kept the first for another day!
Yet knowing how way leads on to way,
I doubted if I should ever come back

I shall be telling this with a sigh
Somewhere ages and ages hence:
Two roads diverged in a wood, and I—
I took the one less travelled by,
And that has made all the difference.

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