Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [1/3]

On connaît peu en France l’œuvre de l’argentin Daniel Guebel (1956), hormis une traduction de son excellent roman L’homme traqué, publiée en 2015 chez L’Arbre vengeur, hélas passée inaperçue. Il a construit au fil du temps une œuvre qui aurait retenu tant les leçons d’érudition ironique d’un Borges que celles de crudité subtile d’un Copi. Ses livres prennent un malin plaisir à ne jamais répondre aux attentes, préférant casser avec fracas le jouet plutôt que de sombrer dans la convention. Si la fluidité de son style est celle d’un conteur né, elle lui permet de glisser en contrebande une réflexion intransigeante sur la littérature et la création. D’une Malaisie fantasmée à l’Argentine péroniste, de l’apparente pantalonnade à l’autobiographie et l’essai, du fantastique au philosophique, son œuvre ne se refuse aucun écart.
Dans le but de contribuer, comme on dit, à le faire mieux connaître par ici, nous vous proposons sous forme de mini-feuilleton en trois parties une traduction inédite du premier chapitre de son roman La Perle de l’Empereur (1990), sorte d’inépuisable odyssée marquée par les mille et une nuits, où Salgari est revu à l’aune de Raymond Roussel. Écrit dans une prose aussi hypnotique que sensuelle, il enchaîne et enchâsse les récits dans un vertige que ne peut que buter sur l’interruption.

***

« L’aigle connait-il ce qu’il y a dans l’abime ? »

Abu L-Fath

Un enchaînement de circonstances malheureuses m’avait forcé à renoncer aux plaisirs de la civilisation pour m’enfoncer en Malaisie. J’étais jeune et belle. Ces attributs, ajoutés à mon intelligence innée ainsi qu’à ma condition d’étrangère, me valurent le respect des tribus qui peuplaient l’archipel. En hommage, elles me baptisèrent « La Perle de Labuan ». J’étais la blanche perle qu’exhibait la glauque couronne des îles baignées par la mer de Chine. Ma réputation se répandit. Le rajah de Sarawak lui-même navigua jusqu’à Kuala Lumpur dans le but exprès de vérifier si mes vertus justifiaient ma renommée.

En me voyant, le rajah devint fou d’amour. Il se jeta à mes pieds et m’offrit son royaume. Je ne daignai même pas le regarder. Et mon pouls ne cilla pas un instant lorsque l’on m’apprit qu’il s’était suicidé en buvant un verre de vin empoisonné par la poudre de perles des côtes de Singapour.

Ce n’était pas l’orgueil qui dictait ma conduite. Le rajah avait été un homme de belle taille, très bien de sa personne, aux yeux de braise. Il aurait fait le bonheur de n’importe quelle femme. Simplement, je me sentais destinée à de plus vastes entreprises. Ma mère ne me conta point qu’au moment de me mettre au monde trois oiseaux noirs eussent traversé le firmament en vol vers l’Orient. Lors de sa grossesse, il n’y eut pour anticiper quelque fait extraordinaire ni peste de chevaux ni plaie de sauterelles. De même, le ciel ne s’ouvrit pas afin de déverser fange et bijoux précieux sur le monde. Néanmoins, j’hébergeais en moi une flamme dont je ne connaîtrai l’exacte mesure qu’au moment où l’inaccessible se poserait dans ma main. S’agirait-il du Saint Graal, de la fontaine d’éternelle jeunesse, de la pierre au cœur de laquelle palpite celui du Prophète ? Je n’avais pas encore la réponse, mais n’en comprenais pas moins que joindre ma destinée à celle du reste des mortels n’était pas souhaitable. Entretemps, jusqu’à ce qu’advienne le moment, j’ouvrais afin d’assurer ma subsistance un magasin d’antiquités. Les commerçants chinois avaient pour habitude de le fréquenter, avides de vérifier si mon visage et mes traits correspondaient à ceux de la créature qui ébranlait leurs rêves opiacés.

Mon activité m’offrit bientôt la fortune. Bientôt également, je pus faire mienne une petite flottille de praos qui parcouraient les ports, achetant des articles que la noblesse malaise se disputait. Les étagères de ma boutique débordaient de pierres bleues arrachées aux yeux d’idoles bouddhistes, de kriss à feuilles d’or et manches constellés de diamants, de couronnes de roitelets inconnus dont les calottes s’ornaient encore de traces de sang et cheveux, de mouches de verre qui s’envolaient à la nuit tombée et revenaient en vrombissant à l’aube réintégrer leurs petites boîtes de porcelaine. Pourtant, j’avais le cœur débordant d’amertume. Je méprisais, les tenants pour monotones, les plaisirs de la chair et avais eu, pendus à mes genoux, croassant tels des crapauds bouffis d’amour, un nombre suffisant de sages et métaphysiciens pour comprendre l’imperfection de la consolation philosophique, puisqu’elle n’apporte pas la satisfaction des désirs. Dans la profondeur de ma nuit solitaire, je constatais que le temps passait et que la vérité que des années en arrière j’avais sentie grandir en moi ne s’accomplissait pas. Face au miroir, je guettais le surgissement du premier signe de décadence physique pour ouvrir un canal dans la chair de mon ventre : de là jusqu’au sternum.

Une fin de journée, Li Chi entra dans ma boutique : de tous les commerçants de race jaune, il était le plus astucieux. Kuala Lumpur est une petite ville. Les vents de la rumeur avaient précédé sa visite. L’ayant face à moi, je me rappelai que pour s’approprier son héritage, il avait hâté la rencontre entre son père et le Seigneur du Ciel. Cela lui ferma les portes des foyers vertueux, mais Li Chi riait et lors des réunions entre amis assurait que le poids de son pouvoir ferait tôt ou tard se courber la nuque des intouchables et se ruer vers sa couche les filles des immaculés. Li Chi était grand, élancé, avec une longue moustache couleur noisette et des pupilles qui brillaient comme l’acier, dilatées par le suc de belladone. Il parlait six langues, quinze dialectes et ne méconnaissait pas les clauses de la bravoure.

– Aussi incroyable que cela paraisse, j’ose me présenter devant La Perle de Labuan sans présent de plus de valeur que celui que je pose à tes pieds – dit-il en s’agenouillant. Il posa le front sur le tapis et tendit ses mains. Dans celles-ci brillait une gemme que je reconnus immédiatement : un Œil de la Déesse du Fleuve. Seule une raison très spéciale pouvait l’avoir amené à s’emparer d’un tel joyau. On pouvait entendre, très lointaines, les vociférations rageuses des tribus sikhs réclamant vengeance.

Li Chi me regarda et sourit :

– Daignes-tu l’accepter ? S’il en était ainsi, mon cœur exploserait de gratitude.

– Quelle bonne raison t’amènes par ici, mon cher Li Chi ? Ton cadeau incline mon esprit vers ta personne ; je ne puis maintenant que regretter de n’avoir connu plus tôt l’inédit plaisir que me procure la contemplation de ton visage.

Li Chi rougit. La conscience de sa beauté était son point faible. Afin de conforter ce mérite fortuit, il dépensait pour sa garde-robe des sommes considérables.

– La Perle de Labuan sait que Li Chi ne se permettrait pas de la déranger pour une question de moindre importance. Elle n’est pas sans ignorer combien il apprécie l’immense compréhension et la patience qu’elle dispense dans son commerce avec un insignifiant membre de l’Empire Céleste. C’est pour cette raison que Li Chi s’est cru autorisé à penser que l’objet de sa visite ne manquerait pas de l’intéresser.

– La Perle de Labuan t’invite à t’ouvrir devant elle en toute sincérité. Je regrette de ne pouvoir t’offrir une tasse de thé. À cette heure, mes serviteurs se rendent au temple.

– Voilà qui est inconvenant, très inconvenant – marmotta-t-il -. Les ennemis de La Perle du Labuan se réjouiraient de l’apprendre.

– Mais toi, tu n’en fais pas partie, n’est-ce pas ?

– Dans cette vie, je suis le plus humble, le plus dévoué serviteur de La Perle de Labuan.

– Bien dit – approuvais-je -. Je crois mes oreilles désormais disposées à te concéder leurs faveurs.

Li Chi regarda par dessus son épaule, simulant la préoccupation.

– La Perle de Labuan est-elle sûre que celles-ci seront seules à écouter ce que je me dois de leur communiquer ?

– Aussi sûre que de ton existence – dis-je, et je touchais sa nuque de mon éventail.

– Oh, oui – soupira le chinois -, qui donc saurait se fier au témoignage de ses sens ? Confucius dit que nous ne sommes pour les dieux qu’ombres dissipées au lever du soleil, un peu de fumée ballotée par la brise. À quelle certitude pouvons-nous prétendre, nous humains ? Il nous faut nous contenter de ne pas perturber le Grand Ordre Universel. La raison de ma visite est d’une importance telle qu’elle ne saurait céder que devant le Véritable Livre du Tao. En peu de mots, aimerais-tu t’emparer de La Perle de l’Empereur ?

Un tremblement impossible à contenir s’empara de mon corps. « La Perle de l’Empereur… », murmurai-je. Cet oriental absurde était en train de m’offrir ce qui n’avait de cesse d’aveugler les esprits des princes de la Terre, le blanc fruit de la mer dont la possession – assurait-on – était le symbole indispensable à tout puissant pour se lancer à la conquête du monde. Bien évidemment, cette dernière assertion était puérile : en mon fort intérieur, je m’étais habituée à envisager cette perle comme seul produit de l’imagination asiatique ; je ne pouvais pourtant faire abstraction des voix qui signalaient son secret et fugitif transit par diverses mains. Et voici que maintenant…!

– La Perle de l’Empereur – m’exclamai-je – me prends-tu pour une idiote, Li Chi ? À moins que tu ne sois venu te moquer de moi ? T’apparais-je si méprisable qu’il t’ait semblé nécessaire de me le faire savoir ?

Le chinois tendit les mains.

– Si telle était mon intention, que les dieux de la vengeance m’égarent dans les enfers d’un démon à face de singe – dit-il.

Des reflets de lumières filtraient à travers le canevas de feuilles de palmier ; une danse ténue de médaillons de soleil parcourait le visage de mon visiteur. Sous cette trame, Li Chi souriait et rien dans son sourire ne révélait la présence de l’ironie ou de la malveillance.

– Comment puis-je m’assurer que tu parles sérieusement ? – dis-je.

– Je ne te demande pas, ô belle étrangère !, de fermer tes yeux aux fantômes de la réalité et de t’abandonner au doux songe de mes trompeuses paroles. Même le narrateur le plus maladroit sait par moments tisser un voile de merveilles qui nous enveloppe dans une effervescence de brumes… Ensuite, lorsque sa voix fait silence, survient le réveil. Les choses nous frappent de leur netteté. C’est là un phénomène qui attriste et révolte. Serait-ce que nous aimons le mensonge ? La Perle de Labuan, néanmoins, à de quoi se défendre – ajouta-t-il en désignant l’Oeil de la Déesse du Fleuve -. L’éclat dont brille la légende de La Perle de l’Empereur serait-il capable de brouiller ses pensées au point de l’amener à mépriser mon présent ?

– Tu veux dire… ? Il s’agit vraiment de La Perle de l’Empereur ?

– Véritablement, oui.

– Li Chi… Je te préviens, si tu essayes de jouer avec moi tu cours le risque insensé de perdre la tête.

– Je ne la risquerais pour rien au monde – songea-t-il -. Pour modeste qu’elle soit, il s’agit de la mienne.

– Comment à tu réussis à mettre la main dessus ? Dis-le moi.

Le chinois rit doucement :

– Je me permets de supposer que La Perle de Labuan se réfère au présent que l’Empereur de Chine fit à son Impératrice et que celle-ci égara dans un moment d’inexplicable inattention. Je me vois, sans l’ombre d’un doute, obligé d’accéder à sa demande. Il me faut néanmoins la prévenir que les motifs de cette tragique inattention demandent un long récit. Car comment, sinon, La Perle de Labuan pourrait-elle comprendre l’émotion qui m’étreint nuit après nuit, lorsque à la lumière de la lune je contemple ce flamboiement qui ne saurait connaître d’égal en quelque rêve que ce soit ? Je regrette de devoir m’abaisser ainsi à l’exposition de mes sentiments, mais La Perle de Labuan comprend-elle l’énormité de ce fait ? Que parmi des milliers d’hommes méritants, ce soit précisément Li Chi l’élu pour avoir la garde d’un tel don du ciel… cela est sans doute preuve suffisante de la faveur des dieux, et de leur folie.

– Du temps pour le comprendre, je n’en manque pas – dis-je -. J’ai à ma disposition tout le temps du monde. Parle. Je t’écoute.

– Je ne cacherai pas – dit Li Chi – que les mendiants perses se plaisent à raconter toutes sortes de versions extravagantes sur son origine au chœur de crédule réunit autour des feux allumés à l’entrée des bazars. La vérité (qui n’invalide pas ces versions) est que La Perle de l’Empereur fut découverte par un pauvre pêcheur de perle bègue : il s’appelait Tepe Sarab. Je ne soumettrais pas son nom à ta haute considération si le seul fait de mentionner le lien qu’il entretient avec les cheminements de La Perle de l’Empereur ne m’avait poussé à réfléchir aux façons dont s’exprime la volonté des dieux. J’en suis arrivé à la conclusion qu’ils n’ont à l’endroit du monde d’autres desseins que celui d’une annihilation imperceptible, progressive, incessante. La preuve la plus évidente d’une telle dégradation est que les héros des récits ne sont plus, comme hier encore, rois, princes, membres de la noblesse ou dans le pire des cas hauts dignitaires ou prêtres, mais petits artisans, voyageurs, portraitistes, marins, juges, militaires, commerçants. D’une certaine manière, je m’en réjouis, car cela démontre que je suis né à une époque qui sait entre autre exalter mon activité et que je puis pour cette raison affirmer sans passer pour prétentieux que je représente les hommes de mon temps (de même que les hommes de mon temps me représentent). Néanmoins, mesuré en termes d’éternité, il est des plus improbables que perdure une telle coïncidence entre la destiné du monde et l’époque qu’il m’a été donnée de vivre, plus rien désormais ne cachant l’abime qui durant le dernier siècle s’est creusée. Autrefois, un prince pouvait se vanter de ne connaître ni la famine ni la maladie ni la vieillesse ni la mort ; le voici maintenant forcé de marcher parmi la foule, supportant les discours des vendeurs de miracles, recevant sur lui la poussière des tapis que les femmes secouent à leurs fenêtres, violement incité à s’écarter du chemin par les conducteurs de chars lorsque leurs bêtes de somme parcourent les rues en transportant des jarres pleines de sperme de baleine. Et s’ils ont pu baisser aussi vite dans l’estime des gens, je me demande – ô Perle de Labuan ! – quel destin nous sommes en droit d’attendre, nous qui ne saurions les égaler en termes de naissance, éducation et fortune. Je me figure le jour où les héros des récits seront ceux que nous opprimons aujourd’hui sous notre semelle. Me plaira-t-il le récit de la vie du rameur qui geint sous les coups de fouet dans un de mes sampans ? Quel enseignement pourrais-je retirer du labeur bestial des paysans qui cueillent le riz dans mes champs ? Sur quels domaines me pencherais-je à travers les yeux de mes cuisinières ? J’ignore si la sensation d’immortalité que nous goûtons tant que dure le conte persistera à l’avenir, de même que je ne saurais deviner quels faits nouveaux transformeront la face de la terre lorsque les histoires et leurs héros auront changé, mais je n’en prie pas moins tous les dieux de la belle mort pour qu’ils m’aient alors entre leurs mains.

Tepe Sarab est un exemple de ce que je viens de dire. Il appartient à une époque de transition où se tissaient des relations capables de mélanger un grand Empereur (les perses l’appellent Shah) tel qu’Amir Abdullah Amini et un simple pêcheur de perles. Dans ce canevas, Amir Abdullah Amini réclame les services de Tepe Sarab ainsi que ceux de centaines de pécheurs de perles pour extraire des profondeurs du golfe les trois millions de rials, et autant en diamants, or, pierres précieuses et idoles, qui occupaient la cale d’un bateau de sa flotte que les maladroits pirates de Shiraz attaquèrent, coulèrent et ne surent aborder.

De la naissance du soleil à son coucher, les pêcheurs de perles mettaient leurs poumons à l’épreuve en descendant jusqu’aux entrailles du bateau immergé. Tepe Sarab, qui n’avait jamais vu cinq rials réunis, remontait avec de magnifiques sceaux élamites en jade, des bols d’argent, des pièces en ivoires, des coquetiers d’ors, des situles exquisément façonnés et une infinité d’objets d’une qualité extraordinaire. Insensible à ces démonstrations d’une civilisation raffinée, Tepe ne se préoccupait que de l’air qui lui restait jusqu’à son retour à la surface : cette ligne, pour les pêcheurs de perles, est une zone de reflets mobiles dont la limite, un jour, ne saurait être atteinte. Avant de plonger, ils murmurent une prière : « Laisse-moi traverser, ô mère des profondeurs, le visage de verre qui palpite. Aujourd’hui n’est pas le jour. » Victime de son bégaiement, Tepe Sarab n’était jamais sûr de l’avoir prononcée entièrement et la répétait au cas où au sein de la coque pourrie constellée d’anémones. Ensuite, chargé de reliefs en bronze ou portant des poignées de pièces de monnaie, il s’élevait tel un long poisson bistre au milieu de l’aveuglante dilution des rayons du soleil. Tepe savait lire en eux la substance de sa vie. Il savait que lorsque la lumière volerait en éclats jusqu’à convertir la mer en une infinité d’eaux cristallines, ce serait le signe de ce que les dieux l’auraient abandonnés : il ne parviendrait pas alors à rejoindre l’air libre et continuerait de flotter à la merci des courants, les yeux ouverts comme une méduse, lâchant, les poumons en lambeaux, une trainée de ce sang qui attire les requins.

– Mais avant de poursuivre, ô Perle de Labuan – dit Li Chi – permets-moi de m’inquiéter de tes serviteurs. Ne serait-il pas temps qu’ils reviennent du temple ?

– Peut-être – fis-je -. Peut-être l’heure est-elle venue. Mais qui le sait ? J’ai la mémoire fugitive. Cette après-midi pourrait être celle que je leur cède afin qu’ils vaquent à leurs propres affaires.

– J’admire ta générosité, quand bien même elle nous prive d’une bonne tasse de thé – dit-il -. Permettrais-tu qu’en échange j’allume ma pipe ?

Je souris.

– Pourrais-je de toute façon t’en empêcher ?

Li Chi secoua de la tête. « Le soleil se couche déjà », dit-il avant d’extraire d’une petite boîte à marqueterie une pipe de bois noire polie à force de frottements et de placer la sombre boulette d’opium qu’il alluma en soupirant.

– Et donc – dit-il avant d’aspirer lentement -. Et donc, ô Perle de Labuan, nous en sommes là. Mon récit n’en est même pas à la moitié de son parcours que ma gorge est déjà sèche. Mon talent oratoire est limité, habitué que je suis de prêter oreille à la voix du sage plutôt qu’à mes bruitages imbéciles. Malgré tout ce que l’on peut dire de moi, je n’ai que cette seule habitude, que m’a transmise mon père. « L’opium – dit le poète – est plus frais que l’hiver et plus doux que le miel. » Et qui est Li Chi pour démentir de tels propos ? Observe la substance brûler dans le foyer. L’effluve de son ignition ne t’est-elle pas agréable ?

– Certainement – dis-je – mais tu me parlais de Tepe Sarab.

– Oh, oui, Tepe. Tepe Sarab. L’homme qui découvrit La Perle de l’Empereur. Le sais-tu ? Lorsque Muti, sa femme, mourut, elle dit avant d’expirer qu’elle l’avait vu, lui, Tepe, qui la regardait. Personne évidemment ne la crut, puisqu’elle délirait, mais on fit néanmoins semblant car le moribond parle depuis l’autre côté et sa parole n’est jamais mensonge. La femme qui parfumait son corps de ker ne dit rien. Combien de temps avait passé depuis la mort de Tepe Sarab ? Tepe, d’ailleurs, était-il mort ? Plus personne n’envisageait de le vérifier. Mais longtemps avant cette mort, Muti demanda à Tepe de lui ramener un rial d’or. « Soustrais-le du bateau coulé, qui pourrait donc se méfier d’un bègue ? », dit-elle. « Mais le rial appartient au Shah », répondit Tepe. « Il est à toi si tu le prends », assura Muti. « Le Shah n’a pas de raison de s’en apercevoir. » Tepe acquiesça et prit le chemin du quai.

[à suivre…]

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