Faibles fables

À propos du Dernier amour à Constantinople, de Milorad Pavić

Les fossoyeurs de l’intelligence, ceux-là même qui prennent le pouvoir en Occident, et un peu partout dans le monde, se distinguent généralement par une conception moniste de la réalité, à la lumière de laquelle ils envisagent cette dernière comme un grand ensemble homogène sur lequel on peut agir pour le monétiser en réduisant les coûts et en augmentant les profits, le tout au nom du bon sens, évidemment. Évidemment, dans cette conception du monde, il n’y a pas la moindre place pour l’imaginaire : il s’agit d’être réaliste et de s’adapter. Cette manière-là de penser, si on peut ainsi nommer la chose dont on parle, se caractérise encore par une politique de la demande, dont on offrira le résumé facile que voici : il faut donner aux gens ce qu’ils veulent. Résumé facile, certes, parce qu’il n’y a pas grand-chose d’autre à dire pour définir une telle politique, sinon parler de l’un de ses corolaires les plus significatifs : il faut donner aux gens ce qu’ils veulent, quitte à leur donner toujours la même chose, c’est-à-dire n’importe quoi.

Dans le domaine des œuvres de l’esprit, il n’est nul besoin d’être particulièrement clairvoyant pour admirer chaque jour les conséquences d’une telle conception du monde : produits culturels toujours plus standardisés, toujours plus simplifiés, toujours plus faciles à comprendre, à supposer, bien sûr, qu’il y ait quelque chose à comprendre, et qui s’oublient toujours plus vite. Même s’il semble que, depuis une quarantaine d’années, cette conception soit toujours plus répandue et s’impose avec toujours plus de force comme la seule conception viable, les autres n’étant que l’écume de doux rêves utopiques qui n’ont aucune consistance, même s’il semble que l’intelligence soit devenue une notion obsolète, dont on a peut-être eu l’usage jadis, mais que l’évolution a rendu tout simplement superfétatoire dans la dynamique de croissance et de développement de l’espèce humaine, on peut toujours compter un petit nombre d’individus qui n’ont pas renoncé à inventer quelque chose qui n’a pas encore été fait, qui n’ont pas oublié que pour inventer, il fallait imaginer, et que les frontières entre le rêve et la réalité ne sont pas si hermétiques qu’on s’efforce d’habitude de nous le faire accroire (« Surtout, nous dit-on, ne prenez pas vos rêves pour la réalité ! »). Des individus qui croient qu’une histoire ne se limite pas à raconter ce qui arrive à quelqu’un qui, à la fin, n’est plus tout à fait celui qu’il était au début, quand même on raconterait, ô comble de l’avant-garde, cette histoire à l’envers.

Toute sa vie, l’écrivain serbe Milorad Pavić aura recherché des façons de raconter des histoires qui échappent à la conception moniste du monde à laquelle s’adossent les fossoyeurs de l’intelligence. Des histoires qui n’auraient ni début ni fin, enfin pas comme on s’attend à ce que les histoires aient, d’ordinaire, un début et une fin, mais qui seraient ouvertes à l’interprétation, à la lecture, à l’intervention ludique du lecteur qui, dès lors, ne serait plus, ne pourrait plus être un consommateur passif condamné à acheter et donner son opinion quand on lui demande de la donner, mais un individu qui s’active, pense, fait le livre autant que le livre le fait, fait preuve d’intelligence, et à qui on accorde de surcroît le droit de s’en servir, au moins pour cette raison qu’on ne le prend tout simplement pas pour un con.

On considère fréquemment que le sommet de cet édifice littéraire est le Dictionnaire khazar, et c’est vrai que c’est un monument, en plus d’être un grand livre, mais on peut voir les choses différemment et supposer que ce n’est (on me pardonnera cette image quelque peu ordinaire) que la partie émergée de l’ensemble.

Tous les livres ne se lisent pas un jeu de tarot à la main, le jeu distribuant à la fois les personnages du roman et l’ordre d’enchaînement des chapitres dans la lecture en fonction des cartes que l’on tire : à chaque carte son personnage, à chaque personnage son chapitre, à chaque lecteur la succession des deux. Pas tous les livres, en effet, et cette simple procédure, telle qu’elle est à l’œuvre dans le Dernier amour à Constantinople, suffit à elle seule attirer l’attention, à captiver le lecteur curieux de nouvelles façons de déchiffrer une histoire, de progresser dans un récit. Une « réversibilité » de la littérature, comme l’appelait Pavić, qui la libère effectivement de sa linéarité, du temps aussi, qui doit s’écouler, toujours dans le même sens, du début vers la fin, de la naissance à la mort. Elle permet de circuler dans la narration, de trouver de nouveaux passages, de se perdre aussi, cela va sans dire, puisque celui qui suit l’ordre aléatoire du tirage des cartes du tarot byzantin qui accompagne l’ouvrage peut commencer sa lecture n’importe où et la finir à peu près au même endroit. Ce qui se présente au lecteur qui s’aventure de la sorte dans le livre, c’est une expérience nouvelle et, de fait, une multiplicité d’expériences possibles de lecture. Et la réversibilité de la littérature de signifier ainsi qu’elle multiplie l’œuvre par elle-même, l’élève en quelque sorte au carré de sa propre possibilité, offrant en plus d’elle-même une perspective multiple sur elle-même.

Mais il ne faudrait pas pour autant réduire l’écriture de Pavić à cette seule dimension formelle, un peu trop fonctionnelle peut-être, si intéressante et stimulante qu’elle soit de fait, comme si ce qu’il racontait était réductible en dernière instance à la forme procédurale à travers laquelle il le racontait, comme si le sens pouvait être épuisé par le hasard de sa présentation raffinée et élaborée. Pour éviter un tel écueil, sans doute faudra-t-il lire le livre deux fois : en se tirant les cartes et puis, tout bonnement, du début à la fin. Car, ce sera le même livre et ce ne sera pas le même livre. Le même livre, oui, parce que le matériau ne sera pas différent (l’ordre change l’organisation, mais pas les morceaux organisés) ; le même livre, non, parce que, racontant l’histoire différemment, de fait, c’est une autre histoire qui sera lue.

D’accord, d’accord, mais quelle histoire ?

Eh bien, dans l’Europe en guerres napoléoniennes, les aventures de Sofronie, fils priapique, qui cherche Harlampie Opouyitch, son père aux trois morts, officier dans l’armée française tout comme son rejeton. Et en face, de l’autre côté de la ligne de front, dans l’armée autrichienne, celle de Pahomie Ténetski et de son fils Pana, leurs ennemis. Deux familles opposées, en somme, dans un destin qui doit néanmoins les unir.

Argument simple, historique, classique, diront en un rictus, peut-être, les esprits chagrins, et qui permet à Pavić d’avancer avec méthode dans un chaos organisé où les chemins vers le passé et l’avenir se croisent, où la superstition ressemble à la raison, le sexe se confond avec la musique et celle-ci, avec la vie. La prose de Pavić plonge ainsi dans un passé qu’elle invente, le surchargeant de références inventées, de mythes fabriqués de toutes pièces, de légendes qui fabulent, l’élevé et le terre-à-terre, le noble et le graveleux se ressemblant à s’y méprendre, comme si tout dans l’univers était lié, comme si rien n’était complètement détaché de rien, comme si la fiction avait un goût de réel, et inversement.

Dans cet univers dont le centre est loin de la frontière, à la porte de l’Orient, exactement, le sort tient tout entier en une pièce de théâtre commandée par Harlampie Opouyitch lui-même, et qui raconte sa vie : Les trois morts du capitaine Opouyitch.

« — Mettons tout de suite les choses au point, dit une femme personnage de la pièce : je ne suis pas l’esprit de ton bisaïeul maternel, ni, à plus forte raison, son vampire. Mais comme les morts ne meurent pas, je suis là. Je suis ta mort. Et celle-ci, près de moi, est la mort de ta bisaïeule. C’est tout ce qu’il reste d’elle. Si tu as bien compris, je continue. Ainsi donc, chacun de tes ancêtres a eu une seule mort. Pour toi, les choses sont différentes. Tu auras trois morts, et les voici. Cette vieille femme, là, cette beauté et cette fillette, ici, sont tes trois morts. Regarde-les bien…
— Et, lui demande le Capitaine, c’est tout ce qu’il restera de moi ?
— Oui, c’est tout. Mais ce n’est pas si mal. »

Trois morts, dès lors, comme trois âges, trois morts comme trois temps, à la linéarité supposée, mais qui s’anticipent, en fait, se superposent, se chevauchent, s’enroulent les uns dans les autres, spirale ou autre motif complexe qui ne laisse pas de s’achever et de continuer. Trois morts et donc trois vies aussi, mais qui sont moins qu’elles semblent être parce qu’elles sont déjà écrites, et plus encore, néanmoins, parce qu’elles racontent quelque chose.

Le moindre des tours de force de Pavić, ainsi, n’est pas d’avoir inscrit l’anti-linéarité de son art dans l’anti-linéarité de l’histoire qu’il racontait, d’avoir réussi à assoir les strates supérieures sur les strates inférieures, d’être parvenu à consolider sa théorie littéraire à grâce à son art du roman. Certes, non. Sauf que, s’il ne s’agissait que de cela, s’il ne s’agissait que d’un méta-procédé, un de plus, il n’y aurait guère de quoi se réveiller la nuit pour lire entre les lignes de la main du texte et, pris de terreur nocturne, tirer des cartes à l’éloquence byzantine.

« — Mais, demande alors le Capitaine, qu’arrivera-t-il après ma troisième mort, quand je revivrai pour la troisième fois ?
— Pendant un certain temps tout le monde, y compris toi-même, aura l’impression que rien ne s’est produit et que tu es toujours vivant. C’est alors que surviendra ton dernier amour et qu’une femme capable de te donner un enfant posera les yeux sur toi. À l’instant même, tu disparaîtras de la face du monde, car la troisième âme ne peut pas avoir de descendance, et celui qui revit pour la troisième fois ne peut pas avoir d’enfants… »

Une fois l’histoire finie, elle continue encore, à la manière d’un pur jeu spéculatif qui a pour objet ce qui pourrait bien avoir lieu, ce qui aurait pu avoir lieu, ce qui n’aura jamais lieu. Il est toujours loisible d’imaginer, quand rien n’est plus caché. Or, si rien n’est plus caché, rien n’est révélé pour autant : le mort continue de vivre dans l’ignorance de sa propre fin, et le monde entier tout autour de lui, aussi. Le destin ne change rien, il a lieu ; un point, c’est tout. C’est déjà beaucoup, en effet, et ce n’est pas si mal parce qu’il pourrait tout aussi bien ne rien se passer du tout, tous les jours se ressemblant toujours, aujourd’hui comme hier, sans même parler de demain. La différence entre une existence à destin et disons, bêtement, ton existence à toi, ce n’est pas une connaissance surnaturelle, pas une excursion mystique au pays de l’ineffable, mais plus poétiquement que l’une fasse quelque chose au lieu de rester là à attendre que le temps passe, tandis que l’autre ne fait rien.

C’est généralement là-dessus, d’ailleurs, que comptent les fossoyeurs de l’intelligence : que le temps passe sans que tu ne fasses rien, sans que rien ne se passe. Et c’est vrai que les fables que tu pourrais leur vouloir opposer te sembleront bien faibles. C’est une erreur de le croire, cependant : elles t’aident à vivre tout en sachant que tu vas mourir.

Milorad Pavić, Dernier amour à Constantinople, traduit du serbe par Jean Descat, Montricher (Suisse), Les éditions Noir sur Blanc, 2000.

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