Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [2/3]

Deuxième partie de notre mini feuilleton présentant une traduction inédite du premier chapitre du roman La Perle de l’Empereur, de l’écrivain argentin Daniel Guebel.
La première partie est à lire ICI.

***

Les gardiens les firent mettre en rang. Ils sentaient la graisse et le lait de chèvre. Les pêcheurs murmuraient des phrases hostiles, mais le sifflement d’un coup de fouet les ramena au calme. Empruntant une échelle de corde, ils quittèrent le quai. Lentement, engourdis par la rosée du petit matin, ils prenaient place sur les canots. Tepe s’appuya sur l’épaule d’un compagnon ; il avait encore sommeil et la journée s’annonçait épuisante. « Je dois être en forme pour m’emparer du rial le moment venu », pensa-t-il. Muti lui avait toujours reproché son manque d’intérêt pour l’argent. La relation qui pouvait exister entre une perle de taille moyenne et trois génisses relevait du mystère selon Tepe. Le monde consistait en parfums, goûts et couleurs, mais il avait beau troquer lui-même perles contre tissus, jarres et poules, il ne parvenait pas à comprendre quelles sortes de liens existaient entre celles-ci et les choses indispensables à la survie. Et voici maintenant que sa femme exigeait de lui une pièce de monnaie ! La vie, sans aucun doute, tendait à l’abstraction.

Le canot s’immobilisa. Les préparatifs réveillèrent Tepe. Ils avaient rejoint la zone d’immersion. Les embarcations se regroupaient en grappes. En bas, dilué par les ondes vertes, on pouvait distinguer le bateau. Les pêcheurs commençaient à plonger. Tepe fit semblant de s’occuper d’un rouleau de corde et regarda discrètement par dessus bord : les corps de ses compagnons avaient l’air de taches, petites aberrations de la mer, abritées par l’ombre que projetaient les canots. Il compta ensuite les gardiens. Il y en avait un pour trois pêcheurs. Les conseillers du Shah craignaient qu’un pêcheur doté d’éminentes capacités pulmonaires s’approprie une portion du trésor et, franchissant les récifs de coraux, parvienne jusqu’à la côte sans être découvert. Ils supposaient que parmi les falaises les endroits où cacher le produit du vol ne devaient pas manquer. Tepe savait qu’il était impossible de résister autant. Avaient-ils néanmoins pris ne serait-ce que la peine de s’inquiéter, auprès de lui ou de n’importe quel compagnon, du temps que pouvait résister un pêcheur ? Par dessus le marché, on les fouillait en fin de journée : un gardien soulevait leurs cache-sexes ; un autre leur ouvrait la bouche, inspectant sous les langues. La nuit, la mer fleurissait d’une multitude de torches qui se balançaient doucement sur des paniers d’osiers au dessus du bateau immergé. Aucun nageur furtif ne pouvait s’approcher sans être découvert et criblé de flèches. Les torches perduraient du clair de lune jusqu’à son ultime pâleur, achevant de se consumer au lever du soleil. À l’aube, les gardiens – ivres d’une nuit passée à veiller sur leurs palais dansants – contemplaient une mer couverte de petits berceaux hérissés de noirs serpents de fumée qui consumaient lentement l’osier jusqu’à la lisière même de l’eau.

Mais les attentions ne s’arrêtaient pas là. Afin de surveiller le bateau immergé avec la même facilité que s’il fût de jour, les gardiens lâchaient à des profondeurs distinctes des sphères de six pieds de large, constituées d’un squelette de jonc tressé que l’on couvrait d’un très fin tissu de soie. Avant de celer la sphère, on jetait à l’intérieur des myriades d’ilis. Le sais-tu, ô Perle ? Les ilis sont des insectes minuscules qui s’établissent parmi les herbes des marais. Les dieux les ont pourvus d’un ventre qui toutes les trois pulsations libère une flamme blanche. Lorsqu’ils sont attaqués, ils refusent de mourir, se consumant de lumière. Certains affirment que chaque ilis est l’esprit d’un mort victime de couardise durant sa vie. Leur existence d’ombre et de clarté ne dépasse jamais deux jours, c’est du liquide qui flotte en leur sein qu’ils tirent leur subsistance. Insectes de la splendeur, une fois morts ils ressemblent à des grains de terre sèche.

Ces sphères illuminaient le fond de la mer comme une caverne de mica. Reliées aux extrémités des canots par des chaines en argent, elles parcouraient les méandres des courants marins en éclairant le gouffre ; l’eau resplendissait en douces tonalités ambres. Des centaines de poissons s’approchaient, captivés par la danse des ilis. Quelques-uns, voraces, confondaient leurs clignotements avec les éclairs électriques qui secouent le ventre des raies, attaquant les sphères à grandes bouchées. Une légère diminution de l’intensité de la lumière dans une zone indiquait que l’une d’elles n’avait pas résisté. Tirant d’une chaîne, les gardiens la récupérait : le squelette en morceaux, la soie déchirée, l’eau dégoulinant, emportant avec elle des fleuves d’ilis semblables à des mouches mortes.

Néanmoins, s’il fallait en croire les conseillers du Shah, toutes les mesures adoptées ne suffisaient pas ; il y avait entre eux compétition à qui plairait le plus au maître en présentant solutions et projets de mesures pour la préservation du trésor. Le fils du gouverneur d’Hamadan envisagea de repêcher le bateau au moyen d’un système de leviers qui prendraient appui sur les fonds rocheux. Un jeu de roues et poulies fixes et mobiles diviserait son poids jusqu’à ce qu’il ne dépasse pas l’équivalent de trois arrobes de blé. « Une idée charmante – sourit le Shah – mais qui posera les leviers ? » Un autre conseiller suggéra de ceindre à l’épave un chapelet de vessies de bœuf : gonflées par injection d’air, elles arracheraient le bateau aux fonds marins. Le conseiller protecteur des sceaux Kalamir, objet des moqueries d’un bouffon, commenta que la petitesse du nain en faisait la personne idéale pour prendre les commandes d’un vaisseau qui inspecterait ces territoires inhospitaliers.

Parfaitement étranger à ces spéculations, Tepe s’éloigna du bord et contempla les gardiens : la plupart somnolaient. Tenant les mesures de sécurité pour suffisantes, ils préféraient passer les heures avec légèreté. Ils avaient instauré des tours de gardes et reprenaient entretemps des forces. Quelques-uns d’entres eux jetaient des dés dans des casques en cuir. Tepe comprit que ce jour en valait un autre. Il se leva : il était temps de se mettre à l’eau.

C’est alors qu’un gardien découvrit sa présence. Il s’agissait de Kamiz, connu pour sa force. « Eh, Tepe ! – lui dit-il – raconte-nous une histoire. » Il se rapprocha du pêcheur et l’attrapa par le col. « J-j-je n-n-n-ne c-c-c-o-o-on-nais au-au-c-c-c-une hi-hi-his-s-stoire m-m-mon-s-s-sieur », répondit Tepe en se contractant. Kamiz leva la main droite ; il se préparait à le frapper mais eut une autre idée. L’attrapant par les épaules, il jeta Tepe à la mer. « Eh bien, rafraichis-toi donc la mémoire ! », lui cria-t-il. Ses compagnons rirent de la blague.

La mer s’ouvrit au passage du corps. Tepe sourit. Fendant les profondeurs, il se félicitait des avantages d’être un pêcheur de perles. Jamais il n’avait voulu être chef de troupe, marchand traversant les déserts, prêtre ou jardinier. La mer était son dieu ; elle savait tout sans avoir besoin de mots. « Je prendrais aujourd’hui le rial d’or – pensa-t-il -. Un seul. Cela passera inaperçu. »

Guidé par cet espoir, il travailla tout le jour. Il parut des dizaines de fois à la surface, tendant ses mains chargées de colliers abbassides, d’anneaux, de petites boîtes en ivoires incrustées d’étoiles d’or. Je ne te fatiguerais pas, ô, Perle de Labuan !, avec le récit des infimes péripéties de son esprit. Alors que la nuit s’apprêtait à tomber, les pêcheurs jetaient de petits filets en quête de poissons aveugles. Tepe comprit que la journée s’achevait sans qu’il se soit décidé à s’emparer du rial. Que dirait-il à Muti ? Il imaginait le mépris dessiné au visage de sa femme, la pluie de reproches, la soupe qui refroidit…

Il s’éloigna du bord du canot. « Imbécile ! – lui cria un gardien – plus maintenant… » Il s’adressait à une trainée d’écume. Tepe descendait une fois de plus. À mesure qu’il s’enfonçait dans les profondeurs, tout devenait diffus. Une sphère de jonc passa à côté de lui. Les ilis dégageaient une luisance uniforme. Il s’éloigna d’instinct de la source de luminosité, mais ce fut pour découvrir aussitôt qu’il s’agissait d’un énorme poisson globe ayant avalé un torche-bleue. Qu’un tel incident se produise était difficile mais pas impossible. On pouvait être sûr que le poisson globe avait capturé le torche-bleue pendant qu’il dormait : leur lumière à ce moment-là est presque imperceptible. Maintenant, le poisson globe nageait en traçant des cercles atones. Ses branchies étaient enflammées telles d’infimes arbres de bronze incandescent. Tepe resta immobile, dans l’attente d’une opportunité. Se jeter de nouveau à l’eau avait été imprudent, la clarté ne cessant de diminuer, bien qu’il ne soit pas encore temps de lancer les sphères de jonc : Tepe eut l’impression d’être retourné à l’eau pour y trouver la mort. La pression du sang sur les tempes commençait à se faire sentir et l’obscurité lui cachait l’emplacement du bateau. Le poisson globe passa une nouvelle fois à côté de lui. Tendant la main, Tepe l’attrapa. Les pupilles dilatées, il brûlait doucement dans sa main droite. Tepe rit pour lui-même : « Le torche-bleue est en train de te dévorer. » Il l’agita dans tous les sens. La noirceur était en train de recouvrir la mer. « Je suis perdu – pensa-t-il – je serai bientôt à la merci d’un courant. » Afin d’éloigner cette peur de lui, il sépara à peine les lèvres ; une enfilade de bulles monta tout droit. Rapides, sans jamais dévier. « Grâce leurs soit rendu : les dieux ne s’occuperont pas de moi aujourd’hui. » Il regarda une nouvelle fois autour de lui.

Ce fut alors, ô, Perle de Labuan !, qu’il découvrit l’huitre.

De toute sa vie de pêcheur de perles, jamais il n’avait contemplé pareil spectacle. « Voici le trône où s’assoit le Seigneur de la Mer », pensa-t-il. L’huitre dépassait les onze pieds de diamètre, atteignant une hauteur équivalente à celle d’un enfant de neuf ans. La valve supérieure, d’un brun verdâtre, était épaisse, irrégulière, érodée de coraux noirs encadrant ses lèvres tel un duvet. Ses aspérités démontraient qu’il s’agissait d’une huitre adulte. La valve inférieure, en raison de son moindre développement, présentait une consistance plus fragile, parcourue de soudains reflets opiacés.

– Un affleurement de la nacre ? – demandai-je.

– C’est exact – dit Li Chi en clignant des yeux -. Un affleurement de la nacre qui s’étendait jusqu’aux charnières.

L’huitre était agrippée à une grande falaise de malachite. Du fait de son étrange nature, elle avait développé des instincts carnivores : une tendance qui l’avait poussée à se confondre insensiblement avec son milieu. Bien qu’encore loin d’une parfaite simulation, ce qu’elle avait déjà accompli lui permettait de leurrer les espèces inhabiles. Tepe eut loisir d’observer les restes d’une langouste royale qui dépassaient de cette horrible bouche de chien, ainsi que les ossements de quelques jeunes thons. Sur un côté, on voyait poindre une portion de chair, langue vibratile dont la taille ne dépassait pas celle d’un mouchoir ; l’huitre y avait recourt afin d’attirer l’attention des quéloniens et marguaures. Un tremblant repli de chair s’enroulait alors sur les spécimens les plus audacieux avant de les assimiler en son sein.

Tepe secoua la tête. L’air vicié éclatait dans ses poumons. Il savait que lorsqu’il commencerait à avoir des visions, il serait perdu. Mais l’occasion qui se présentait était ce que son métier pouvait offrir de mieux. S’il remontait à la surface, il ne retrouverait pas l’emplacement de l’huitre. Devait-il exiger de lui-même un effort supplémentaire ? Perdre la vie, ici, était-ce important ?

Le poisson globe expira dans sa main, n’étant plus qu’une poignée de lambeaux bouillants de phosphore. De son cloaque s’enfuyaient des générations entières de petits œufs blancs qui se dissolvaient en grains de sel. Tepe lacéra le poisson moribond pour en extirper le torche bleue. Au contact d’une telle incandescence, sa main se contracta, prenant la teinte d’un papyrus. Le sang jaillit. Tepe lança le torche bleue dans l’espace ouvert entre les valves et sortit son couteau perlier.

Sentant la présence de ce corps étranger, l’huitre les joignit. Cependant, le torche bleue s’enflamma tel un astre ; la délicate chair de l’huitre ne pouvant supporter la violence d’une telle ignition, elle se mit à se couvrir de claquements et d’étincelles ; tout en noircissant, elle se tortillait : de fibrillaires pétales d’or sur le fond rosé. La coquille devenait rouge avant de se faire transparence aqueuse jusqu’à révéler la population d’algues et les couches successives de nacre. Flottant telle une révélation surnaturelle, le torche bleue s’écarta sans se presser, se maintenant à quelques verges. Confiant en son éclat, Tepe décida d’inspecter l’intérieur de l’huitre.

L’irradiation n’avait pas entièrement détruit la croute. Des couches entières d’arborescences étaient tombées, protégeant d’autres couches de chair ; de petites pointes toutes d’irritations pétiolées dépassaient des replis. Et cette lumière particulière, blanche, jaune et grise, si douce à ses yeux, que Tepe vit répétée comme jamais auparavant. L’huitre n’était qu’un énorme champ de perles. Tepe observa leurs diverses tailles et niveaux de formations. Couvertes de coulures de nacre ; corpuscules de sable immergés dans une ligne de bave diaprée ; perles semblables à des dragons ; perles d’une cristallisation opaque ; perles transparentes, parfaitement formées, au centre desquelles scintillait une exquise écaille ovale ; perles collées à d’autres perles, suspendues à une feuille de lichen pétrifiée. La lumière du torche bleue créait un tissu d’éclats mensonger qui s’en allaient rebondir contre les surfaces concaves de l’huitre avant de revenir se projeter sur les excroissances charbonneuses. Tepe se frotta les yeux. Pendant quelques instants, il crut être devant l’agenouilloir du Temple d’Or et posa la tête sur la chair, mais le contact glacé l’en dissuada. Il venait de se heurter à une surface à la température lunaire. Coupant des langues de chair, il se retrouva en présence d’une morbide boursouflure rhomboïdale. Il s’agissait du poumon de l’huitre. S’aidant de son couteau, il pratiqua une petite incision d’où s’échappa une effervescence de bulles. Tepe cola sa bouche à l’ouverture, absorbant l’oxygène avec délectation : la saveur était métallique, doublée d’un fragile arrière goût de chaux. Il pressa le poumon jusqu’à en extraire tout le contenu. Le renouvellement d’air lui éclaircit les idées. Il savait que l’huitre enfermait un nombre de perles suffisant pour assurer sa fortune ; mais il comprit également que celles-ci s’exhibaient avec une telle et si insolite désinvolture qu’elles ne pouvaient manquer de cacher, de par leur nudité même, quelque objet de vraie valeur. Le pêcheur plongea son couteau dans les diverses excroissances, se déchira la peau parmi les muqueuses et, dans le secteur le plus profond de ce monstre de métamorphoses, trouva ce qu’il avait imaginé.

Il s’agissait, naturellement, de la perle des perles. C’était La Perle de l’Empereur.

Li Chi se tut. Dans le silence, j’entendis dehors la rumeur des insectes. Le chinois sourit tout en tirant d’un air pensif sur sa pipe ; le foyer se raviva, la cendre prit de la couleur, les bouffées de fumée parvenant jusqu’à moi. Il s’agissait en fin de compte d’un parfum agréable. Je contemplai les mouvements de mon visiteur. D’un doigt, il donnait de légères tapes sur le côté de la pipe de façon à maintenir uniforme la surface en combustion ; la main libre caressait lentement sa poitrine comme pour mieux aider la fumée à descendre.

– Le soleil se couche – murmura-t-il finalement.

– Il se couche – répétai-je.

– Il est tard – dit-il.

– Pas pour écouter.

Li Chi inclina la tête. Ensuite, il posa ses lèvres sur l’embouchure de la pipe et aspira. Sa poitrine se maintint gonflée, immobile, durant une longue minute. Il contemplait son corps avec un certain désintérêt. Soudain, il expira.

– La Perle de l’Empereur – dit-il -. La création de l’Univers et le développement de l’Univers, de son début jusqu’à sa fin : telle est l’action simultanée qui suscitait chez Kung-Fu-Tsé une admiration sans borne. Il n’avait, en revanche, guère d’estime pour les mots, puisqu’ils ont besoin de temps pour se manifester. Ainsi, La Perle de l’Empereur étant une partie de l’Univers, comment pourrais-je prétendre te communiquer au moyen de mots l’absolu de sa présence ? Il n’est rien que l’on puisse dire d’elle qui ne déprécie aussitôt ce qu’elle est. C’est pourquoi je me contenterais d’en suivre le cheminement.

[à suivre…]

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