Ravan&Eddie, Kiran Nagarkar

Chapitre 1
             
Il devait être entre cinq et sept heures du soir. Victor Coutinho rentrait chez lui après sa journée de travail aux ateliers de Air India. Parvati Pawar attendait son mari sur la coursive extérieure du Central Works Departement Chawl No. 17, Ram, son fils de treize mois, dans les bras. Rejoindre l’équipe de nuit à partir de demain. Imaginer qu’il ne verrait plus Parvati Pawar durant un mois entier suffisait à déprimer Victor. Tous les jours, il se décidait à lui parler quand elle se tenait sur la coursive du quatrième étage comme si c’était lui qu’elle attendait. Ça pouvait pas être si compliqué de briser la glace. Ils avaient tellement de choses en commun.
Votre fils et ma fille ont presque le même âge. Peut-être sont-ils nés le même mois ? Qui sait, peut-être le même jour? Votre fils est né à six heures du matin ? Quelle coincidence. Comme notre Pieta. Vous l’allaitez encore? Mon épouse Violet a mis un point d’honneur à ce que Pieta passe à un régime solide quand elle avait huit mois. Des hurlements à faire péter les murs pendant une semaine. Bien sûr, vous devez l’avoir entendue. Il faut s’occuper d’elle tout le temps. Votre fils, c’est tout le contraire. Si bien élevé. N’est-ce pas Mr Bonnesmanières koochi poochi moochi ? C’est votre portait craché, vraiment. Les mêmes grands yeux, de longs cils. Un front délicat. Le même sourire malicieux. Bien entendu, il n’a pas vos seins en forme de grenade. Pom-pom, pom-pom, puis-je les palper? Victor aurait pu parler à Parvati durant des heures. Mais qui allait lui traduire en marathi son konkani ou son anglais? En vrai, s’il avait eu le cran, il aurait très bien pu se débrouiller avec son hindi rudimentaire. Ils auraient discuté des deux bébés sans fin, ils auraient comparé leurs habitudes de sommeil, leurs caractères et leurs penchants colèriques, le premier mot qu’ils prononceraient. Allez exprime toi, Victor, parle, dit quelque chose, n’importe quoi, se disait-il en contemplant le dos de Parvati au palier du quatrième étage. Vas-y, Victor. Sois un homme. Mets toi à genoux, vas-y. Dis lui combien tu l’aimes, avoue, avoue, avoue. Dis lui que tu ne peux pas vivre un jour de plus sans elle. Dis lui qu’elle a commencé à envahir tes rêves. Dis lui que tu aimes ta femme, ça n’a rien à voir, que ça n’a rien de physique ; c’est juste que tu deviens fou à force de fantasmer sur elle. Passe lui un coup de fil, tant pis si elle n’a pas le téléphone, toi non plus. Installe le téléphone. Ecris lui une lettre. Dis lui que tu es un homme seul, amoureux d’une femme solitaire et sublime. Aborde là dans le couloir, va la voir au marché et achète des choux, des piments avec elle, rejoins la au temple Maruti, accompagne la à l’usine de farine, demande lui de s’envoler avec toi pour les îles Andaman. Victor, Victor, Victor, tu n’es pas un victor, tu es un loser né.
Comment Victor pouvait-il traverser d’une enjambée l’abîme qui séparait le cinquième de tous les étages inférieurs? Auparavant et à plusieurs reprises, alors que Parvati s’était retournée et l’avait vu dans les escaliers, il avait raté une marche ou détourné le regard puis s’était dépêché de poursuivre son ascension. Dernière chance, Victor, aujourd’hui c’est ta dernière chance, il essayait de se projeter dans l’action à chaque pas qu’il faisait sur le trottoir en béton à côté du CWD Chawl N°17. Lorsqu’il se trouva juste en dessous de Parvatibai, il se rendit compte à quel point ses fantasmes étaient du domaine de l’impossible. Il leva les yeux. Ce qu’il vit le fit presque s’évanouir. Ses yeux ne remarquaient que les seins de Parvati. Elle avait une généreuse poitrine. Il y en avait une telle vertigineuse profusion que, même si Parvati ne portait pas une blouse échancrée, on pouvait en voir une bonne partie. Ça faisait le même effet qu’un jus de citron vert frais et apaisant avec du miel à un autostoppeur abattu.  Un autel devant lequel se réconcilieraient la paix et la misère. Un endroit où faire atterrir en douceur les nouveaux avions que Air India était sur le point d’acheter, et qui montait et descendait avec une plaisante régularité.
Les mains de Victor se levèrent d’un seul coup et se mirent à faire des signes au fils de Parvati. « Viens, bébé, viens, viens, viens »
Parvati et son fils observaient un chien errant à l’angle du chawl qui se grattait l’oreille avec sa patte gauche à coups vifs et maniaques. Lorsqu’elle remarqua enfin Victor, elle ne sut quel sens donner à ces gestes.
« Viens, bébé, viens, allez »
Parvati était ravie de l’attention que suscitait son fils. Elle pinça le menton de Ram et essaya d’attirer son regard en direction de Victor. Mais l’enfant était fasciné par le chien pouilleux. Les seins de Parvati se pressaient doucement contre lui alors qu’elle le faisait passer de son bras droit à son bras gauche pour lui offrir un meilleur point du vue sur Victor. Victor avait l’impression d’assister à un petit miracle à les voir apparaître devant ses yeux. Il continuait à faire des gestes en direction du garçon avec une ardeur renouvelée.
« Viens, viens. »
Le fils de Parvati aperçut enfin Victor qui lui faisait signe. Des petites bulles de bonheur s’échappaient de la bouche de l’enfant. Il se mit à crier et à tirer les oreilles de Parvati. Son fils Ram devait toujours être surveillé et elle était secrétement très fière qu’il soit déjà hors de contrôle à un si jeune âge et que toutes ses manigances l’épuisent. Victor sentit une ombre vasciller au dessus de la tête de Parvatibai. Il leva les yeux. Sa femme Violet et sa fille Pieta étaient sur la coursive de l’étage supérieur. Il y eut une étrange confluence de révulsion, de jalousie et de rage dans les yeux de Violet. Les mains de Victor retombèrent mollement le long de son corps. Et les deux derniers viens-viens sortirent sans conviction.
Le fils de Parvati s’agitait avec excitation dans ses bras. Oui oui oui, il voulait jouer avec Victor, regarder le chien se gratter, observer le jeu de kabaddi kabaddi, monter dans un bus à étage et être assis tout devant avec le vent dans les yeux et dans les cheveux. Il ouvrit grand les bras et sauta dans le vide.
Ceux qui ont vu Victor diront plus tard que ces yeux semblaient rougeoyer; c’était comme s’il avaient pris feu et que les flammes se propageaient dans toutes les directions. Chaque fois que Parvati  évoquerait cet incident dans les années à venir, il y aurait dans sa remarque deux mots en anglais, à l’aune du sérieux de l’occasion. Cœur et arrêt. Mazhe heart halt zale. Malgré son arrêt cardiaque, elle eut assez de bon sens pour crier à pleins poumons. Encore aujourd’hui, les gens du chawl d’en face désignent une fissure dans un mur colossal d’un de leurs immeubles et te diront que c’est l’éclat de Parvati.
Le fils de Parvati passa par-dessus bord entrainant avec lui presque les trois quarts de Parvati qui se pencha dangereusement par-dessus la rambarde. Les mains de Victor se levèrent à nouveau. Ce qu’il vit était l’apparition de l’enfant Jésus. Le soleil derrière l’enfant était comme un halo céleste. Sa tête était renversée en arrière et il riait. Ses bras étaient grand ouverts. Qui, se demanda Victor, qui d’autre qu’un enfant de dieu pour faire confiance à quelqu’un si pleinement ?
Personne ne pouvait dire avec certitude si les mains de Victor s’étaient levées d’un coup pour le stupide fils de Parvati ou pour Parvati. Et ensuite, c’était devenu compliqué de faire parler Victor de cette histoire. Malgré le brusque impact, Victor ne lâcha pas l’enfant. Ses mains soutenaient Ram par les aisselles. Il tapota l’enfant sur le dos et le déposa délicatement au sol. Puis Victor s’écroula à ses côtés, les yeux tournés vers le ciel, et s’étendit silencieusement sur la route.
Dévalant les escaliers, sautant des marches, avec son jupon qui se prenait dans ses orteils, bondissant sur le palier, ses cheveux ondulant derrière elle,  Parvatibai sortit en courant du chawl. Son fils jouait avec le col de la chemise de Victor. Elle le ramassa et l’examina sous toutes les coutures. Ensuite, elle lui donna cinq cents baisers à cinq cents endroits différents. Ses yeux s’arrêtèrent sur Victor. Sa bouche était encore un peu entrouverte et son air surpris n’avait pas encore tout à fait disparu. Serrant étroitement son enfant sur sa poitrine, Parvati se pencha en avant et mit sa main pleine de sollicitude sur le front de Victor. La femme de Victor, enceinte de neuf mois, descendit les marches en titubant et elle l’aperçut. Tenant Pieta de son bras gauche, brassant l’air de son bras droit, elle marcha droit vers son mari.
« Lève toi Victor ». Son ton était brusque. Victor ne sourcilla pas. Parvati qui faisait craquer ses phalanges contre ses tempes pour chasser le mauvais œil de son fils, parlait sans discontinuer. « Mon bébé, mon doux, mon gâteau au miel, à peine un an et tu veux quitter ta mère, tu n’as pas honte ? Parle moi bébé, qu’est-ce que j’aurais fait s’il t’était arrivé quelque chose ? Ton père m’aurait dévorée vivante. Khandoba a été clément, c’est pour cela que tu as été sauvé. Et grâce à toutes mes prières à Sai Baba hier soir. » Dans un geste de la main à briser des cœurs et sans defaire un seul bouton de sa blouse, elle dégaina son sein droit qui était plus gros que le dôme à la stupa Sanchi et l’enfourna dans la bouche de son fils.
Violet ne le supporta plus. De là où elle se tenait, elle pouvait voir les yeux de Victor rivés à cette exhibition d’amour maternel.
« Arrête Victor, leve toi » persifla t elle en Konkani.
En vrai, Victor aurait du s’être relevé à présent. Pourtant il n’avait pas bougé d’un pouce.
Violet se pencha en avant « je te déteste, je te deteste »
Aucune réponse. Violet posa Pieta à côté de son mari. Elle essaya de se saisir du col de sa chemise mais son ventre l’en empêchait. Elle s’assit et secoua Victor par les épaules. Sa tête allait d’avant en arrière comme celle d’une poupée en chiffon.
« Arrête de faire l’idiot… » Elle s’arrêta soudainement et  de toutes ses forces tenta d’ignorer la pensée qui venait de s’insinuer dans son esprit. Mais ce n’était pas la peine. La tête enivrée de Victor retomba sur son buste. Elle l’allongea avec précaution et regarda sans les voir les gens qui s’étaient approchés. Elle supposait qu’ils chuchotaient des choses sur Victor et elle. Son doigt désignait le fils de Parvati.
« Assassin, assassin » dit Violet d’une voix rauque. En un instant, Parvati comprit que cette femme calomniait son fils dans une langue étrangère.
« Kya, kya, quoi, quoi ? » La seule langue qu’elles avaient en commun était l’hindi de Bombay.
« Oui, oui», vitupéra la femme de victor.
Parvati déposa son fils près de Pieta.
« Comment ça oui oui ? dis ce que tu as à dire clairement. Parle dans une langue que je peux comprendre. »
Violet ne voulait pas ou ne pouvait pas se départir de l’anglais, « assassin, assassin. » Le fils de Parvati grimpa sur la poitrine de Victor « Assassin, assassin » s’exclama t il gaiement.

A suivre…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s