Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [3/3]

Troisième et dernière partie de notre mini feuilleton présentant une traduction inédite du premier chapitre du roman La Perle de l’Empereur, de l’écrivain argentin Daniel Guebel.
La première partie est à lire ICI, la deuxième .

***

Lorsque Tepe se retrouva face à La Perle de l’Empereur, ô, Perle de Labuan !, il sut qu’il n’était plus question pour lui de retourner au canot ; il sut également que les préventions conçues par les conseillers du Shah avaient trouvé leur raison d’être. Maintenant, afin de justifier tant d’inventivité, il lui fallait entreprendre le voyage jusqu’aux falaises sans remonter à la surface. La tentative était déraisonnable, pour ne pas dire impossible, mais c’était sa seule alternative. De débiles flammèches de clarté commençaient à couvrir la mer vers le sud-est. Il avait dévié de plus de mille pieds !

Il s’empara de La Perle de l’Empereur. Elle pesait le poids d’un nouveau-né.

La portant dans les bras, il nagea en évitant l’arc de lumière. Insensiblement, il remontait. La faune marine remplaçait ses spécimens les plus exotiques, laissant place à la population des moyennes profondeurs. Tepe reconnu des couleuvres tricéphales, des méduses, des silures, des aiguillats bifides. Une cour de parasites chiasmés s’enfila dans son sillage : l’ayant pris pour un prédateur, ils attendaient qu’il lâche quelques restes. Par moment, cette multitude désorganisée avançait jusqu’à l’entourer, Tepe n’avait d’autre choix que nager au milieu de ce rideau rougeâtre. Craignant l’avidité de ces parasites, il les guida jusqu’au goûter d’un rainure. L’énorme poisson se trouvait occupé à dévorer un mégapode femelle ; tout en le faisant, il dédaignait les pattes factices, sortes de bourses emplies de venin, arrachant à grandes bouchées la tendre chair de la poitrine. Les yeux du mégapode tournaient dans leurs orbites, les chiasmes se précipitèrent vers cette blancheur. Tepe ne prêta nulle attention à la scène. Il sentait dans sa bouche le goût acide du citron, de sa narine coulaient des filaments de sang. Il fut pris du désir de tomber sur un spécimen adulte de tortue de manguale, aussi grande qu’un bœuf, pour s’accrocher à son cou et lui imprimer la direction souhaitée. Mais la mer s’était convertie en un désert à peine altéré par la minuscule pluie horizontale d’une poignée de moucherons zigzaguant. Il secoua la tête. L’air recommençait à taper dans ses poumons, les allègres fantaisies de l’asphyxie défilaient devant ses yeux. Il vit un arbre de feu, il vit en détail l’incendie de ses branches et vit des générations entières de lézards surgissant du tronc. Tenant fermement La Perle de l’Empereur de ses deux mains, il se frappa trois fois du côté du cœur et lâcha une bouffée d’air. La pression diminua, mais ce soulagement n’était pas suffisant. Il décida de monter. En nageant à quelques verges de la surface, il pourrait se déplacer plus rapidement, le bourdonnement de ses oreilles serait moins fort. Il accéléra le pas : déjà, des nuages passaient devant ses yeux, des taches mobiles tremblaient dans son regard. Il vint buter contre un poisson-loup qui somnolait. La bête poussa un rugissement avant de se laisser couler à pic. Le choc tira Tepe de sa torpeur. Il vit le gros animal se perdre ; il eut l’espace d’un instant la tentation de lâcher La Perle de l’Empereur dans le sillage du poisson-loup et contempler sa descente ; la disparition au plus profond des abimes de cette évanescente et pale lumière de planète morte.

Résistant à l’impulsion, il s’immobilisa ; il bougeait rythmiquement des pieds pour ne pas couler. Non loin de l’endroit où il se trouvait, il distingua quelques taches ocre. Une colonie de petits poulpes de lait ! S’il parvenait à en attraper un, il pourrait poursuivre son trajet à ras de surface, se couvrant la tête des huit extrémités, dissimulant ainsi aux yeux des gardiens son émersion : on le prendrait pour quelque lutin ou pour un morceaux d’algues sur la nageoire d’un dauphin. Il s’approcha tout doucement, parvint à moins de trois pieds d’eux… Mais les petits poulpes se dispersèrent, alertés par l’éclat de La Perle de l’Empereur. Désespéré, Tepe lâcha une autre bouffée d’air. Il sentait le tumulte de son cœur, voyait le fourmillement de son sang qui se gonflait dans les veines de ses bras. Il frôlait l’exténuation. Le murmure se fit bientôt plus clair, lui permettant de l’identifier. C’était le choc des eaux contre les falaises. Il avait encore du chemin à faire ! Une sensation d’abattement l’envahi. Il se laissa porter vers le haut. Alors qu’il ne restait que deux verges, il suspendit son ascension. On pouvait déjà distinguer le roulis des vagues et les gorges d’écume fouettées par le vent. Il bougea la tête. Nulle quille ne fendait les eaux. Peut-être n’avait-on pas remarqué son absence. D’une poussée, il remonta à l’air libre.

« Il est là », cria quelqu’un. La voix provenait des hauteurs. À vingt pieds au dessus du niveau de la mer, une étrange embarcation naviguait les airs. Trois gros pots de terre cuite emplis de curry reposaient sur d’immenses cercles ceinturés de feuillards de bronze. Leurs flammes blanches maintenaient à température constante les gaz enfermés dans de gros ballons de toile couverts de brai, attelés par des cordes flottantes à une structure métallique. Celle-ci avait la forme d’un hexagone. Sur sa base se trouvait un panier en chanvre où trois gardes du Shah s’agitaient. L’un d’eux se chargeait d’alimenter le feu, le deuxième scrutait l’horizon tandis qu’un troisième fixait la route à suivre, s’aidant d’une tour de voiles d’un bois très fins.

Un bref moment suffit à Tepe pour comprendre que cette embarcation avait été conçue pour le chercher et qu’elle était ingouvernable. Chacune des voiles possédait sa propre direction et un angle de rotation complètement différent ; le conducteur avait beau essayer de manipuler les cordes, l’embarcation avançait par à coups, livrée à la merci des vents. Que ce véhicule, inepte en vérité, surprenne Tepe au moment de son émersion, voilà qui était vraiment jouer de malchance : le plus logique eut été qu’il s’écrase en tombant droit vers le sol.

Mais ce ne fut pas cette conjonction de circonstances adverses qui impressionna le plus Tepe. Sous le panier de chanvre, maintenus en position horizontale par des centaines de petits crochets qui n’allaient pas jusqu’à blesser leurs chairs, se trouvaient deux gardes qui semblèrent sortir de leur sommeil en entendant la voix du scrutateur. La concavité de leurs yeux était une carte de gélatine que le nerf optique ne commençait qu’à peine à emplir. Tepe y vit du sang, une ramification de fleuves de sang, ainsi que le début de la pupille, son rebord noir, semblable à un soleil qui tombe. Y voyant sa prison et sa mort, il voulut les fuir. Il plongea.

Sur le vaisseau, l’émoi engourdissait le cerveau des gardes. Ils se criaient des ordres impossibles à mettre en pratique, leurs mains se dirigeant toutes vers le cordage… l’embarcation tournait en rond. Finalement, le préposé au feu retira un tiers de curry de chacun des pots avant de le jeter par dessus bord. Au contact de l’eau, il crépita et se fendilla, se délestant de sa charge d’huile. Les eaux prirent une teinte verte, s’apaisant peu à peu. L’embarcation se posa sur une mer calme. Entretemps, le préposé aux voiles trouva l’entrave qui retenait les gardes ; les petits crochets s’ouvrirent, les faisant tomber à l’eau où ils achevèrent de se réveiller. Il s’agissait d’eunuques trépanés spécialement entrainés aux traques les plus rapides. Quelques secondes leurs suffirent pour écourter la distance qui les séparait de leur proie ; alerté par l’agitation des poissons, Tepe s’en rendit compte. Il voulut recourir à ses derniers restes d’énergie, mais l’avantage était du côté des gardes : ils n’avaient pas à supporter le poids de La Perle de l’Empereur. Se retournant, Tepe tira son couteau de son cache-sexe et leur fit face.

Les eunuques s’immobilisèrent. Des fouettées de peinture brillante traversaient leurs corps : d’erratiques troncs de serpents dont la gueule s’ouvrait dans la bouche des nageurs ; leurs yeux n’étaient autres que les oreilles de ceux-ci et chaque pupilles leurs orifices respiratoires. Les bulles d’air s’échappaient d’entre les crocs des reptiles, s’emmêlant aux cheveux hérissés des eunuques. Les serpents joignirent leurs têtes en un mouvement hypnotique… ils s’écartèrent. Le couteau de Tepe ne sut où les situer, ce qui le perdit. Les eunuques le flanquèrent. Tandis que l’un lui faisait face, l’autre l’attrapa par le cou. La Perle de l’Empereur perdit le refuge des bras de Tepe. Doucement, comme s’agissant d’un chat, l’eunuque la berça contre sa poitrine et de sa main libre donna trois coups à la corde qui le retenait par la taille.

Sur l’embarcation, une cloche sonna trois fois. Le préposé aux voiles fit tourner un levier de remorquage et commença à haler les cordes. Elles émergeaient couvertes d’huile de curry ; s’y étaient accrochés des milliers de vainques – de minuscules rats d’eau salé. Sous la ligne de surface, eunuques et prisonnier montaient rapidement grâce à l’activité des poulies. À peine s’en étaient-ils rendus compte qu’ils pendaient déjà au ras de l’eau, agrippés par les ventouses de la carcasse de métal. Tout n’avait été l’affaire que d’un instant. L’eunuque le plus vif était néanmoins parvenu à capturer un splendide poisson-paon aux nageoires richement ornementées qui faisait la roue avec majesté, énamouré de son propre plumage. Il l’avait avalé d’une bouchée, on pouvait voir un pétale bleu poindre entre ses lèvres.

Sans émettre un son, scrutateur et préposé aux voiles firent basculer Tepe à l’intérieur du panier. Le pêcheur de perles gémissait. On lui avait coincé un nerf situé dans la nuque ; il voyait maintenant des lumières lancinantes et tournoyantes. Il lança une gerbe d’eau, suivie d’une deuxième. De tout petits vers flottaient au milieu du vomi, pas plus grands que des puces. Tepe ferma les yeux. On l’attacha. Il sentit un poinçon qui perforait ses poumons. Il crut mourir.

Il se réveilla au bout d’un moment. Le scrutateur lui parlait. Comme lors d’une incantation, il répétait certains mots. Tepe prêta attention : « Il vaudrait mieux pour toi ne jamais être né, hardi pêcheur, ou être né animal, sans conscience de la douleur. Si pierre tu étais, tu ne la sentirais pas », disait le scrutateur, répétant sans cesse ces mots, les soufflants à l’oreille de Tepe. Il ne faisait pas encore jour ; ou qui sait, peut-être la nuit tombait-elle. Tepe, de toute façon, l’ignorait. La Perle de l’Empereur, dans les bras du garde, multipliait les faisceaux lumineux provenant des pots emplis de curry : le visage du préposé à l’alimentation du feu s’allongeait sur sa surface. Tepe lui-même s’y épiait : sa tête baissée, un filet de bave qui brillait également, coulant sur sa poitrine. Le sais-tu, ô Perle de Labuan ? Une perle n’irradie aucune lumière : elle ne peut que la renvoyer. Elle n’est, à nos yeux, qu’une lumière qui revient modifiée. Mais qu’en est-il de la perle proprement dite ? Consiste-t-elle finalement en ce que d’elle nous voyons ? Est-elle ces innombrables extrémités de cristaux aussi minuscules que fibreux qu’une huitre ségrége pour mieux enrober le grain de sable qui blesse sa chair ?

Li Chi interrompit sa phrase pour se gratter la joue… Il semblait réfléchir à la façon de poursuivre. Du moins son menton s’attardait-il sur sa poitrine, tout son être se montrant plongé dans une profonde réflexion. « Je pensais à mon père », dit-il enfin. C’était, à n’en pas douter, un extravagant.

– Louable souvenir – fis-je -. Mais tu parlais de La Perle de l’Empereur. Tu me parlais d’elle.

– Certainement – dit Li Chi, puis il se passa une nouvelle fois les doigts sur le visage -. À bien y regarder, n’importe quel phénomène est d’un intérêt égal. En fin de compte, c’est La Perle de l’Empereur qui m’a conduit jusqu’ici. Pourquoi, dès lors, ne pas continuer de t’en rapporter les cheminements ? C’était… Tepe Sarab. Un pêcheur de perles : évanoui, fragile et soufrant, embarqué sur le navire du Shah tandis que La Perle de l’Empereur se trouvait aux bras du scrutateur, en train de lui parler. Il ne cessait de lui répéter la même chose tout en le regardant : « Il vaudrait mieux pour toi ne jamais être né. » Comment avait-il pu, lui, cet avorton, ce rebut, cette souillure, oser mettre la main sur quelque chose qui était la propriété du Shah ? Le courage manquait au scrutateur ne serait-ce que pour l’imaginer. Que quelqu’un puisse soustraire ce qui relevait de la propriété du Shah, voilà qui s’avérait pour lui d’une hardiesse bestiale. Le seul fait d’y penser lui faisait craindre d’être châtié pour cette raison. Raison pour laquelle il disait à Tepe : « Tu vas mourir. Il te vaudrait mieux ne pas être né. » Ils franchissaient le tranchant de la mer, frôlant la frange d’écume noircie qui borde la côte. Le préposé au feu jetait du curry dans les pots tout en surveillant les fanaux de navigations, des coquilles de clovisses polis jusqu’à la transparence où flambaient des fils de soie. L’embarcation voyageait sous les nuages, survolant illuminée les agglomérations. Ils traversèrent des montagnes. Au matin, ils croisèrent le vol d’un oiseau Rokh. Deux jours leur seraient nécessaires pour rejoindre la capitale de l’Empire. Ils jetèrent auparavant l’ancre au faîte d’un arbre afin de mieux faire face à l’impétuosité du siroco, qui venait lui aussi de la mer, chargé d’eau et de poissons nageant sur sa crête. Une fois l’ouragan passé, le navire resplendissait, façonné par les sels. Il avait prit la teinte de l’ébène, les hommes avaient le corps tout écorché. Se penchant par dessus bord, le scrutateur découvrit la perte des eunuques. Le vent les avait emporté.

Ils arrivèrent à la nuit tombante. As-tu déjà vu ne serait-ce qu’une fois, ô, Perle de Labuan !, des dessins du palais du Shah ? Dans les pays barbares, on le tient en grande estime ; je sais moi, pourtant, que ce palais ne réunit pas un seul des mérites de la plus infime des résidences d’été d’un dignitaire de second rang à la cour de l’Empereur de Chine. Il est en revanche prodigue en constructions fortuites : dans le même temps, des esclaves peuvent être en train – par exemple – d’élever des salles dédiées à l’assistance législative, tandis que d’autres détruisent l’existant afin d’instaurer à la place quelque nouveau critère en matière de lieux d’aisance. Dans les couloirs, les gens dorment ou procréent ; il n’est pas rare d’y entrapercevoir aux recoins les plus obscurs de luxueuses ambassades de pays lointains présenter leurs hommages à de minuscules fonctionnaires parés des investitures mêmes du Shah. Il semblerait évident de conclure de tout cela que le Shah est une invention du chaos afin d’imposer une certaine apparence d’ordre ; cependant, les sages disent qu’en vérité le désordre est une invention du Shah pour mieux imposer l’illusion de son inexistence, recours qui permet de dissimuler la rigueur avec laquelle sa main punie tout écart et son regard surveille toute province.

Le navire se posa sur un minaret de porphyre. L’espace d’un instant, Tepe sentit que la terreur, telle une émanation, sourdait directement de ce désert de blancheur : les formes irrégulières des palais, les fenêtres, leurs rideaux, les vêtements portés par ceux qui se penchaient pour voir les nouveaux-venus. À son grand soulagement, le scrutateur et les deux préposés le remirent aux mains d’un esclave noir. Tepe lui sourit : « Es-tu, comme moi, un pêcheur ? – lui demanda-t-il -. Dans mon village, j’en ai parfois vu qui avaient ta couleur ». Sans répondre, le noir le jeta d’une bourrade dans une charrette. Tepe en déduisit qu’il s’agissait d’une personnalité d’une certaine importance et ne fit aucune tentative pour renouer le dialogue.

Ils traversèrent des couloirs peu éclairés, parvenant finalement à une galerie découverte. Là, le noir s’arrêta et Tepe, qui était resté recroquevillé au fond de la charrette, se leva. Tout au bout de la galerie, un cheval mort obstruait un très haut portail de bronze. La bête était gisante, les pattes rigides, ses sabots pointaient vers Tepe. En raison de la distance, il crut d’abord que de la bouche ouverte surgissaient des touffes de poils. Il découvrit ensuite qu’il s’agissait de rats ayant choisit l’intérieur de l’animal pour cave. Sentant une présence humaine, ils levèrent leurs museaux et se mirent à piailler. Tepe lut dans ces piaillements une menace : après des heures, voire même des jours de veille et de combat, il serait dévoré par des milliers de dents minuscules. Les muscles de la mandibule du cheval tiraient les babines en arrière : l’animal semblait rire.

Subitement, l’esclave noir disparut. Tepe passa les heures qui lui restaient à prier ses dieux. Les rongeurs chahutaient autour de la charrette, les plus audacieux s’y étant même introduit, mais pour une raison ou une autre ils n’essayèrent pas de s’en prendre à Tepe. Peut-être se trouvaient-ils repus des délices que le cheval avait su leur prodiguer. Le fait est qu’au retour de l’esclave, Tepe vivait toujours. Faisant fuir les rats à coups de pied, le noir prit le pêcheur sur ses épaules. Il marcha un long moment dans l’obscurité. Ils arrivèrent dans une pièce avec en son milieu une petite fontaine tarie puis en traversèrent une autre dont le centre s’ornait d’un bassin envahi par la mousse. Finalement, ils entrèrent dans une cour. Tepe vit des enfants très maigres, nus, qui faisaient l’équilibre sur des cordes à linges. Certains d’entres eux chapardaient de longues tuniques tachées de graisse, d’autre jouaient à se frapper les parties génitales avec des perches en or. Ils regardèrent passer le noir et son chargement, les saluant. « Au revoir, au revoir. »

– Je ne rallongerais pas inutilement mon récit – dit Li Chi -. À un moment quelconque, l’esclave mit fin à sa marche. « Il est tard et j’ai sommeil », dit-il avant de poser son prisonnier à terre. Tepe tourna la tête. La lumière semblait sortir des murs ; exsangue, très faible, elle était d’une impalpabilité plus sinistre que le noir. Tepe, tristement, y lut la qualité de son avenir. « Peut-être – pensa-t-il – m’attend-il quelque chose de pire que la mort elle-même… »

– Oh, l’avenir, l’avenir, Li Chi ! – m’exclamai-je -. Nous prétendons connaître ses formes dans le seul but d’échapper aux tourments du présent. C’est l’espoir d’un changement qui nous soutient. Me faut-il vraiment le dire ? Tepe imaginait un futur pire que n’importe quel des présents possibles pour mieux supporter la certitude de sa mort prochaine et penser ainsi qu’il nageait encore dans la substance du temps.

– Mais Tepe ne… – anticipa Li Chi.

– Tepe, Li Chi… – dis-je -. Il est trop tard pour lui comme pour nous. C’est maintenant qu’il est tard, les gens parlent et il n’est pas convenable que mon visiteur reste plus longtemps dans ma boutique. En tant que femme seule, je dois veiller à ma réputation. Existe-t-il un motif plus futile et péremptoire que celui-ci ?

Je souris, effleurant doucement son menton de la pointe de mon éventail.

– Nous ne sommes pas maîtres de notre conduite mais nous le sommes de nos souvenirs – dis-je -. Chaque fois que mon image se reflétera sur la verte larme de la Déesse du Fleuve, je me souviendrai de toi. Il fallait un être exquis tel que toi pour concevoir si délicate façon de me faire oublier, ne serait-ce qu’un instant, que seules la pitié et la curiosité l’incitèrent à me régaler de l’inestimable cadeau de sa présence et de ses propos. Mon âme gardera en elle ce geste, où que je sois.

Li Chi ramassa sa pipe, secoua la poussière de ses habits et embrassa en silence le bout de mes mules. Il prit ensuite le chemin de la porte. Là, il parla :

– Je me trompe peut-être, mais je ne parviens toujours pas à comprendre. Se peut-il que tu ne veuilles pas t’attarder jusqu’à la fin de tes jours dans la contemplation de l’éclat incomparable de La Perle de l’Empereur ?

Je ris jusqu’à ce que les clochettes d’argents tressées dans mes cheveux tintent d’une voix argentine.

– C’en est trop ! – m’exclamai-je. Tu veux donc me faire croire à l’existence de cette merveille ?

Li Chi soupira :

– Y croirais-tu si tu l’avais devant les yeux ? – dit-il.

Avant que je ne puisse lui répondre, il ne fit qu’un avec l’ombre qui montait depuis le fleuve.

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