Sergio Pitol ou l’obstruction des vases communicants

À propos de Parade d’amour de Sergio Pitol [Traduction de Claude Fell, Le Seuil, 1989]

En lisant le roman Parade d’amour de Sergio Pitol [El desfile del amor, en v.o.], j’ai plus d’une fois repensé au roman El testigo [« Le témoin » – non traduit] de Juan Villoro, autre écrivain mexicain remarquable, de 23 ans son cadet. J’en suis même venu à me demander si El testigo (2004) ne serait pas à sa façon une réécriture contemporaine, une réactualisation du Parade d’amour (1984) de Pitol. Il ne s’agit là, peut-être, que d’une vue de l’esprit, une de ses déviations sans conséquences typiques d’un lecteur compulsif. Mais néanmoins, il y a – il faut le reconnaître – plus d’un point commun entre les deux livres. La forme déjà : celle (apparente) du récit policier, d’une enquête menée non par un détective mais par un universitaire de retour après une absence plus ou moins longue (24 ans pour le Julio Valdivieso de El testigo, et 7 ans pour le Miguel Del Solar de Parade d’amour). Et puis le fond, surtout, les deux romans se proposant d’aborder la complexité politique, historique et religieuse du Mexique (la révolution, le mouvement cristero) en la plongeant dans la contemporanéité de celui qui enquête (1972 chez Pitol, le début 2000 chez Villoro), et en la plongeant surtout dans un bain aux fluctuations permanentes : incertitudes, divagations, témoignages cryptiques, omissions volontaires ou maladives, secrets de famille, secrets d’états, secrets dont on ne sait s’il sont réels ou fantasmé, etc. Bref, et pour résumer, les deux livres tournent autour d’un mystère, d’un centre obscur, qui ne nous sera pas – ou alors partiellement – révélé.

Le but de cette note n’est pas de filer la comparaison jusqu’au bout, mais de s’intéresser au livre de Pitol, ce réjouissant Parade d’amour, titré d’après le premier film parlant de Lubitsch (The love parade, 1929) ; film qui ressemble fort à une comédie musicale aux tendances vaudevillesques. Cette référence, évidemment, est un indice : si le roman de Pitol à tout du roman policier à priori, il ressemble parfois aussi à s’y méprendre à un vaudeville délirant qui tire à hue et à dia. Car Sergio Pitol est un farceur, du genre à aimer jouer à cache-cache. Le ludique chez lui est à double tranchant, et la farce tacle avec force, tranche à vif dans la médiocrité. Plutôt que d’un roman policier, peut-être faudrait-il alors parler d’une comédie policière.

Tentons – tâche ingrate – d’en résumer l’argument : l’historien Miguel Del Solar a vécu, lorsqu’il était un gamin de dix ans, chez sa tante Eduviges dans un étrange bâtiment, le Minerva, qui autour d’un grand patio central réunissait une faune d’habitants variée, bigarrée, parfaite illustration du Mexique de 1942. Le pays vient alors de déclarer la guerre à l’axe. La ville de Mexico est un eldorado de migrants de tous les pays d’Europe et d’ailleurs, artistes, intellectuels, juifs fuyant les pogroms, trotskistes, conspirateurs nazis n’hésitant pas à flirter avec l’extrême droite mexicaine, celle qui n’a toujours pas digérée la révolution, et croit encore à l’idéal du mouvement cristero, sorte de chouans mexicains ultra-catholiques dont il est également question dans le roman de Villoro. Le Minerva, ce bâtiment-Babel, est l’illustration, la personnification en forme de microcosme social de ce Mexique bouillonnant, il est le centre fuyant d’une intrigue insaisissable. Un des oncles de Miguel del Solar, Arnulfo Briones, est fraîchement rentré d’Allemagne – pays où il fait des affaires sans doute obscures – remarié à une allemande mère d’un précédent mariage. Au Minerva vit également une galeriste très connue, Delfina Urribe, qui expose et vend les plus grands peintres mexicains du moment. Lors d’une fête organisée par la galeriste en 1942, est tué par balle un jeune allemand (ou autrichien ?), le fils de la femme allemande « ramenée » par l’oncle Briones. Miguel Del Solar, décide, trente ans plus tard, avec l’idée d’écrire un livre sur l’année 1942, d’enquêter sur ce meurtre, et de tenter d’en comprendre la teneur, car il semble que la vérité n’a jamais été – ou seulement partiellement – faite. Qu’il ait vécu enfant dans ce bâtiment/théâtre du drame au moment des faits n’est à l’évidence pas pour rien dans l’intérêt que revêt pour lui ce fait divers à priori anecdotique. Au fur et à mesure, bien entendu, les choses vont aller – c’est inévitable – en se complexifiant…

Partant de cette base de roman policier, Sergio Pitol (1933) propose selon ses propres mots (dans un des articles de son livre L’art de la fugue) « un roman qui ne soit pas un simple « divertimento », mais une reconstruction morale de l’époque… Réussir si possible que ce microcosme puisse jeter quelque lumière sur notre présent ». Avant d’ajouter : «Tenter une recherche de vérité, une réflexion sur le passé et sa persistance dans le temps. La conclusion tient du cliché : la vérité, le véritable vrai du vrai, nous pouvons difficilement y parvenir. Nous ne pouvons compter que sur certaines intuitions qui nous permettent de nous en approcher, l’effleurer éventuellement. »

« Parce qu’elle ressemble à un mensonge, la vérité n’est jamais connue », proposait un autre mexicain, l’excellent Daniel Sada, dans ce qui constitue le titre original de son roman L’odyssée barbare. Il semble que la problématique de la vérité et de son corollaire le mensonge soit au cœur de certaines problématiques de la littérature mexicaine. Chez Pitol, on dira que l’opposition vérité/mensonge n’est pas tant une opposition qu’une même entité fuyante ; une entité qui se déplace en permanence selon les angles de vues, selon les recours de « l’intuition ». Une intuition qui devra autant être celle de l’enquêteur Del Solar que celle, éventuellement, du lecteur.

Comme Sada aussi, Pitol aime la satire. Ses personnages, s’ils ne sont peut-être pas (encore que…) les imbéciles que l’on croise dans les romans de Sada, n’en pèchent pas moins par excès de prétention ou de suffisance, par une morgue à toute épreuve qui confine chez certains à la folie plus ou moins douce quand chez d’autres elle cache une volonté manipulatrice pas toujours bien maîtrisée. Au milieu de tout ça, notre enquêteur, l’historien Miguel Del Solar, qui tente bon an mal an de tirer les fils d’un imbroglio de plus en plus confus. Sergio Pitol se revendique – et en fait ici grand usage – de l’influence d’un genre qu’il apprécie particulièrement, celui qu’il nomme la « comédie des erreurs », genre que l’on retrouve aussi bien chez Shakespeare que chez l’espagnol du siècle d’or Tirso de Molina. Pour Pitol, c’est l’excuse idéale permettant de construire une intrigue en forme de quiproquo permanent, où les révélations faites par tel ou tel témoin ou acteur du drame seront ensuite mises à mal par un autre, mais sans que nous quitte la désagréable impression qu’ils ne parlent pas tous de la même chose. Peu à peu, les couches de mystère semblent se déplacer, tourner dans un cercle concentrique, jouer un étrange jeu de chaises musicales, celui d’une parade des vanités et de l’illusion, un défilé où tout le monde est invité sauf précisément la vérité.

Le roman est construit comme une succession de témoignages, ceux que va recueillir auprès des acteurs du drames (membres de sa propre famille, artistes, archivistes malades, etc.) un Miguel del Solar qui semble lors de chaque entretien en lutte avec des personnages qui ont tous l’air de chérir avant tout la digression, le noyage de poisson, la calomnie, bref qui semblent tous vouloir en premier lieu s’écouter parler ; et s’écouter parler de tout sauf de ce mystérieux meurtre. La comédie humaine pitolienne est celle d’un monde où la mauvaise foi et le biaisage comme stratégies communicationnelles règnent en maîtres. Difficile dans ces conditions de tirer quoi que ce soit au clair. Les fausses pistes qui s’accumulent vont du grotesque – voire du scatophile (obsession pitolienne que l’on retrouve également dans son formidable Mater la divine garce, où règne l’ombre perturbante d’un certain Santo Niño Cagón) – au plus plausible, mais tout, toujours, tout le temps, reste bancal, incomplet. Un de ces personnages évoque justement l’une des comédies de Tirso de Molina, La huerta de Juan Fernandez, où « personne ne sait avec qui il parle. Les personnages se présentent sous des faux noms et des biographies fictives devant d’autres personnages aux mêmes caractéristiques, ce qui revient à dire qu’eux non plus ne sont pas ceux qu’ils affirment être. Commence un jeu exacerbé du travestissement. Face aux tiers, ils se font passer pour d’autres personnages qui ne correspondent ni à leurs personnalités ni à celle simulée par laquelle nous venons à peine de les connaître. »

Voilà qui, bien entendu, est un résumé idéal et quasi programmatique de ce à quoi doit faire face le pauvre Del Solar, empêché de faire avancer son entreprise par des témoins menteurs, spécialistes de l’omission, et qui plutôt que de lui dire ce qu’il savent sur ce meurtre obscur, préfèrent digresser sur des vieilles mésententes, des vieilles rancunes familiales, ou s’ériger eux-mêmes en héros ou martyrs de situations qui n’ont aucun rapport avec ce qui intéresse notre enquêteur.

« Le style de Pitol consiste à fuir ces personnes insupportables pleines de certitudes. Son style, c’est distordre ce qu’il regarde » affirme Enrique Vila-Matas, parlant ainsi d’un écrivain qu’il considère comme son « maître ». Fuir ces personnes ? C’est probablement ce que voudrait Miguel Del Solar, mais il ne peut pas. Il est prisonnier, esclave de leur péroraison. C’est là un des grands recours comique – ou tragique ? – de la narration pitolienne. Cette parade d’amour est avant toute chose la parade de la vanité, celle de l’amour de soi, une galerie du ridicule et de la certitude. De ce point de vue, Sergio Pitol s’en donne à cœur joie, et son roman autant qu’une enquête policière et politique est une satire drolatique de la prétention et de la morgue. Quant à la distorsion, c’est celle inévitable qui se produit quand certains faits ne nous sont narrés en creux qu’à travers une succession de témoignages plus ou moins crédibles, et dans lesquels nous plongeons, à l’instar de Miguel del Solar, tête la première. Au fond, difficile de savoir qui sait quoi, et surtout qui veut bien dire quoi.

Vers la fin de son enquête, proche d’une révélation qui ne révélera peut-être rien, Del Solar trouve la formule qui résume tout : « l’obstruction des vases communicants », voilà sans doute la stratégie commune qui semble sourdre de tous ces témoignages. Jamais rien ne semble vouloir s’imbriquer comme il le faudrait. À l’image certainement de l’histoire complexe et paradoxale du Mexique, qui dans ce Parade d’amour comme dans le El testigo de Juan Villoro s’invite à la fête. Dans les deux livres, l’ombre du mouvement cristero s’étend sur le récit, mais d’une façon biaisée. Dans le livre de Villoro, les cristeros deviennent les personnages d’une telenovela, semblant ainsi intégrer une forme de couleur locale digérable par la télévision. Dans le roman de Pitol, c’est à travers le personnage de l’Arnulfo Briones de 1942 que l’ombre de ces fous de dieu semble encore flotter, mais déjà comme un remugle du passé, agité vainement par un Briones qui dérange dans un Mexique entré en guerre, et qui dérange tout le monde, y compris les propres alliés dudit Briones, ceux d’une certaine extrême droite mexicaine. Là où Villoro peint le portrait d’un Mexique post-révolution, Pitol peint celui d’un pays où – si cette révolution y est toujours toute puissante – l’on cherche une certaine unité. Le moment où l’on cherche à dépasser certains clivages ; clivages que l’oncle Briones – personnage qui se situe sans doute au cœur même de l’énigme meurtrière servant de point de départ à ce livre enquête délirant – symbolise. Cherchez l’unité, certes. Mais encore faudrait-il que les vases puissent communiquer. Voilà qui n’est peut-être pas gagné.

Pour finir, revenons à Vila-Matas, qui parlant d’un autre texte de Sergio Pitol – Nocturne de Boukhara – nous donne un bon résumé de ce que sera pour le lecteur l’expérience d’un livre de Sergio Pitol, et particulièrement de celui-ci, cette Parade d’amour infernale et picaresque : « Je lui ai raconté comment, après avoir terminé ma lecture de Nocturne de Boukhara, je suis resté un bon moment à me demander si j’étais bien arrivé à la fin, et comment cela m’a conduit à lire et à relire encore la nouvelle, jusqu’à ce que je me convainque que l’ensemble de fragments et détails qui la composaient avaient paradoxalement converti en moi cette nouvelle en une histoire fermée, s’il n’y avait la présence d’un mystère dont je me suis aperçu que je ne le résoudrai jamais ».

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