Un Mexicain à la fibre européenne

À propos de la Panthère et autres contes, de Sergio Pitol

Conte. C’est un beau mot. Pas comme nouvelle dont on se sert pourtant en France, s’étonnant ensuite que les lecteurs n’achètent pas les recueils que l’on faits avec. Comme si les nouvelles des mille et une nuits auraient pu connaître un destin semblable aux contes des mille et une nuits qui nous font tous et tant rêver. C’est impossible, évidemment. Et pourtant, en France, on continue à faire comme si. Ce n’est pas le seul domaine dans lequel on continue à faire comme si le n’importe quoi, le médiocre, le mauvais avaient une valeur universelle. Non, mais celui-ci donne peut-être une bonne idée de celui-là.

N’est pas français qui veut.

Conte, c’est un beau mot, disé-je, qui renvoie à l’enfance, en plus, aux histoires que les parents racontent à leurs petits pour les préparer au sommeil, pour les attacher à la littérature, c’est-à-dire — puisque cela signifie la même chose — les éveiller à la vie. André Gabastou ne s’y est pas trompé, d’ailleurs, qui n’a pas traduit cuento par nouvelle, mais par conte, bien sûr, comme dans la Panthère et autres contes de Sergio Pitol. Parce que les contes sont toujours à dormir debout, et qu’on y rêve donc éveillé. Rien à voir avec la nouveauté supputée des nouvelles, genre bâtard qui ne tiendrait en fait que par sa brièveté.

Baudelaire, parlant de celle de Poe, expliquait ainsi doctement que la nouvelle

a sur le roman à vastes proportions cet immense avantage que sa brièveté ajoute à l’intensité de l’effet. Cette lecture, qui peut être accomplie tout d’une haleine, laisse dans l’esprit un souvenir bien plus puissant qu’une lecture brisée, interrompue souvent par le tracas des affaires et le soin des intérêts mondains. L’unité d’impression, la totalité d’effet est un avantage immense qui peut donner à ce genre de composition une supériorité tout à fait particulière, à ce point qu’une nouvelle trop courte (c’est sans doute un défaut) vaut encore mieux qu’une nouvelle trop longue. L’artiste, s’il est habile, n’accommodera pas ses pensées aux incidents ; mais, ayant conçu délibérément, à loisir, un effet à produire, inventera les incidents, combinera les événements les plus propres à amener l’effet voulu. Si la première phrase n’est pas écrite en vue de préparer cette impression finale, l’œuvre est manquée dès le début. Dans la composition tout entière, il ne doit pas se glisser un seul mot qui ne soit une intention, qui ne tende, directement ou indirectement, à parfaire le dessein prémédité.

Pourquoi, en effet, ne pas tout réduire à la seule taille, paradoxe phallique, et au commencement, tout devant être dans le germe, conséquence spermique dudit paradoxe ? Non, il me manquerait plus qu’en plus assignât au genre ainsi décrit la vérité comme tâche. La vérité de la nouvelle, la belle affaire ! Au lieu que le conte fait rêver, évoque les vapeurs brumeuses d’avant le langage, d’un monde aux contours flous et évanescents. Non que la rigueur y fasse nécessairement défaut, non, ce n’est pas cela. Au contraire, on ne plane pas dans le conte, on voit plus loin. Et souvent double.

Ainsi, du texte qui ouvre l’anthologie de Sergio Pitol : Victorio Ferri cuenta un cuento, que Gabastou a donc légitimement traduit par « Victorio Ferri raconte un conte », mais qu’il faudrait rendre à sa littéralité : Victorio Ferri conte un conte. Magnifique tautologie, n’est-ce pas ? D’autant que c’est — rigoureusement — le premier conte jamais publié par son auteur, alors âgé de 24 ans, en 1957.

N’étant pas du genre spécialiste, ni spécialiste du genre, je ne me vanterai pas d’avoir la primeur de cette hypothèse (je veux dire : d’autres l’auront émise avant moi, sans doute, je ne sais pas), mais je l’avancerai quand même : Victorio Ferri, c’est Sergio Pitol. Et réciproquement.

Sergio Pitol conte un conte, que dire d’autre, en effet, quand on se met en tête d’écrire la première histoire qui passera le cap de la publication, espérant aussi celui de la postérité, sinon à quoi bon écrire ?

— Mais, Jérôme, c’est qu’on écrit avant tout pour soi. Pas pour la publication. Et encore moins pour la postérité.

Eh bien, évidemment, oui. C’est d’ailleurs ce qu’a commencé par faire Pitol, en titrant ainsi son conte : on écrit toujours pour soi parce qu’on n’écrit jamais que soi. Non que l’on raconte bêtement sa petite vie à soi (c’est ce que l’on s’imagine en France, tout le monde peut le voir à la télé, d’où peut-être les errements évoqués tout à l’heure), mais c’est soi qu’on invente — le soi du narrateur, de l’écrivain, des personnages formant un complexe de significations qu’il est impossible de dénouer parce que c’est le propre même du conte que de les rendre complexes, interrogeant dans un même mouvement la réalité et la fiction, le même et l’autre, toi et ton double.

Victorio Ferri conte un conte, on le voit, la tautologie se dédouble à l’infini, ou presque : le conte est le conte que le narrateur conte, le premier conte de l’auteur, le conte du double, un autre que le narrateur, le diable sans aucun doute, qui meurt de toute façon.

C’est que, dans un conte, à la différence, supposons-le pour tenir une seconde encore le fil de notre argument, à la différence de ce qui se déroule dans une nouvelle (mais, en réalité, les nouvelles ne sont que des contes dont a déformé le nom), il n’y a pas de fin mot de l’histoire. Parce que l’histoire ne peut pas le saisir ? Je ne crois pas, non. Il me semble au contraire qu’il n’y a pas de fin mot de l’histoire. Un point, c’est tout. Et le conte, avec sa façon de faire semblant de régler — en quelques pages à peine — un problème abyssal, se prend en fait à rêver d’un monde dans lequel personne ne rêverait du fin mot de l’histoire, mais plutôt d’animaux qui vont et viennent, circulent entre les nuits, suscitent en nous le désir de leur retour onirique.

Dans « la Panthère », le conte qui donne donc son titre à la version francophone du recueil des meilleurs contes de Sergio Pitol (c’est le titre original du livre : Los mejores cuentos), le narrateur rêve qu’une panthère vient lui rendre visite. La première fois, il est jeune encore, et cette vision le perturbe grandement. Puis, elle s’estompe progressivement jusqu’à disparaître complètement. La panthère revient, vingt ans plus tard, et cette vision le perturbe encore plus parce qu’elle lui révèle qu’il n’y a pas de vision. Le narrateur, bien sûr, ne veut pas y croire, et attend encore le retour de la panthère, pour comprendre enfin le message qu’elle doit nécessairement, c’est ce qu’il croit, lui délivrer. Mais il sait bien qu’il n’y a pas de message, qu’il n’y a pas de sens ultime qui nous est révélé, ni par les panthères, ni par n’importe qui. Les mots qu’il griffonne à son réveil, après la deuxième visite de la panthère, lui semblent riches de sens parce qu’il dort encore un peu. Or, plus il s’éloigne du rêve, plus il s’enfonce dans la veille, et moins ils ont de sens. Il ne veut pas admettre qu’il aime simplement ce rêve dans lequel une panthère vient lui rendre visite.

Le philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein a écrit quelque part que

si un lion pouvait parler, nous ne le comprendrions pas

phrase qui peut vouloir dire beaucoup de choses, mais aussi qu’il ne sert à rien de tenter de trouver un sens là où il n’y en a pas. Si un lion pouvait parler, nous le comprendrions pas, et une panthère non plus, c’est-à-dire : le sens n’est pas dans un langage tout autre, plus puissant que celui que nous parlons ou bien au contraire plus intime que celui que nous parlons ordinairement, il n’est pas non plus dans un non-langage, dans l’annihilation du langage. Le sens, ce sont les phrases. Le sens, ce sont les histoires que tu racontes.

Dans les meilleurs des meilleurs contes que Sergio Pitol a écrits, ses personnages veulent disparaître. Pas mourir, littéralement : ne pas exister. Ils ne veulent pas seulement cesser d’exister, non, ils veulent encore que tout cesse d’exister. Ils sont comme ce personnage d’un conte que le narrateur de « Vers l’Occident » découvre dans un livre illisible qu’il feuillette par dépit dans un train qui traverse les républiques soviétiques en direction de Moscou. Kiyoshi Kawase, qui s’aperçoit qu’il est comme son fantôme, et disparaît sans laisser d’autres traces que deux odeurs, l’une connue et agréable, l’autre âcre et inconnue. Ces personnages font l’expérience du doute et de l’absence de signification. En réalité, malgré tout ce qu’on pourrait se dire, malgré la mélancolie qui s’insinue dans le moindre recoin, dans tous les plis de la peau, la folie qui menace, et tout et tout, c’est une très belle expérience, comme en témoignent les histoires que raconte Pitol. Une expérience douloureuse, certes, semblable à la fièvre, mais qui modifie la perception que l’on a du monde, de notre existence, de ce qui nous entoure.

En ce sens, Pitol a raison de faire dire à l’un de ces personnages que son narrateur a la fibre européenne (« Vers Varsovie »). Car, l’Europe, c’est peut-être avant tout cela : moins l’union que la désunion — la désunion du monde qui ne tient plus sur les fondements hérités, semble au contraire s’effondrer sur lui-même, tomber sans cesse en ruine. Des ruines, c’est cela, l’Europe. Des ruines sur lesquelles il s’agit toujours d’inventer quelque chose de neuf, sans jamais recommencer à zéro.

Un Mexicain à la fibre européenne. Je n’aime pas les définitions, mais si j’en devais donner une de Pitol (à supposer, bien sûr, qu’on puisse donner une définition d’un écrivain), ce serait bien celle-là. Et elle ne serait peut-être pas totalement idiote le concernant, lui qui est diplomate et voyageur. Un mexicain à la fibre européenne, un grand écart entre deux continents, seule façon de relier des univers qui s’ignorent tant que, par grand beau temps, ils peuvent finir par se ressembler.


Sergio Pitol, la Panthère et autres contes, traduit par André Gabastou, Genève, La Baconnière, 2017.

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