Sergio Delgado – Enfin

Nous poursuivons notre série de traductions inédites, avec aujourd’hui les premières pages du roman « Al fin », de l’argentin Sergio Delgado [2005]. On lira ICI, en complément, une note sur le livre.

Coup de fil

Rien. Et pas le moindre reste de voix pour l’éclairer. Là, le coup de fil caractéristique de Léon réclamant ma présence ; là, parmi toutes les nuances possibles de l’après-midi, celle précise grâce à laquelle le nom qu’il prononce ou qu’il semble prononcer (sa voix ou mon désir ?) perdure dans le soupir qui suit sa requête. Un mot, un seul, poli par les interférences, et ensuite plus rien. Rien : un « peut-être » précieux et insistant d’où surgit le passé.

            Et moi, ici, complètement désarmé, je reste muet devant l’appareil téléphonique, sans demander d’éclaircissement : cette période de ma vie durant laquelle je me revois toujours ainsi, obnubilé par l’idée de ne rien laisser paraître.

            J’essaie de m’imaginer tel que j’étais il y a dix ans. C’était il n’y a pas si longtemps et pourtant l’image est imprécise. C’est un être changeant que j’évoque, quelqu’un complètement différent de moi par moments (de celui que je crois être maintenant), et qui s’avère à d’autres un être attendrissant, intime, que j’aimerais abriter comme un enfant sans protection. On me dira que j’exagère. Dix ans, ce n’est rien, évidemment, et pourtant… Comme c’est long ! Combien de fois nous surprenons-nous à dire « dix ans, dix ans ont passés ! », comme si une ère géologique s’était complétée. Sans doute notre système décimal encourage-t-il ce mensonge, particulièrement à ce point du siècle où, comme si un sommet se produisait dans le décompte des jours, tous les zéros s’apprêtent à tomber sur notre épuisement : l’an 2000. Dix ans seulement ont passées depuis cet appel et nous voilà rien moins qu’à la veille d’un nouveau millénaire.

            Les raisons d’une telle distance se trouvent dans les chiffres, mais il y en a d’autres également, beaucoup plus banales, que je devrais expliquer, non pour me lancer dans quelque théorie sur la marche des siècles mais pour essayer de former une idée plus fidèle de mon souvenir. Expliquer avant tout la relation qui me liait à León, récente alors dans le temps (à peine atteignait-elle l’année) mais très ancienne dans l’amitié. Nous venions de nous connaître et avions déjà su parvenir à ce cadre de douce maltraitance qui ne peut s’obtenir que par la fréquentation prolongée. Je veux dire : nous nous évitions et nous sollicitions comme deux vieux amis. Chaque fois que León m’appelait à ses côtés, il devait recourir à de nouvelles formes de chantage devant ma résistance de donzelle astucieuse. Et moi, chaque fois que je recevais un de ses coups de fil, je m’agaçais avec une joie exagéré, surtout en le sentant fouiller, avec des mains habiles, dans les recoins les plus inaccessibles de mes désirs. À peine écoutais-je sa voix que se présentait à moi une foule claire de motifs pour refuser, mais à la seconde suivante de conversation, comme si León eut anticipé toutes mes excuses, il obtenait déjà de moi ce oui râpeux, comme il l’appelait, qui bien que toujours insuffisant pour lui, impliquait néanmoins pour moi la totalité des prochaines heures voire jours de mon existence.

            Bien entendu, s’insinuait toujours dans ces transactions la particulière capacité qu’a le téléphone de gagner l’intimité de nos cœurs. Et cela alors qu’à cette époque la téléphonie mobile n’existait pas et que le pays n’avait même pas initié sa période de privatisations. Le service que nous apportait alors la vétuste entreprise d’état se confondait avec le souvenir. D’un coup, on entendait tout clairement et les mots allaient et venaient avec netteté, comme parfois se gravent dans la mémoire certains moments importants de la vie, mais à un autre tout se troublait, comme si l’on pénétrait dans une zone de brume et d’oubli. Une situation qui n’avait rien de symétrique : l’autre ne nous entendait pas toujours aussi bien ou aussi mal que nous l’entendions lui et à la longue c’était un casse-tête de parler en répétant toujours les mêmes questions : Tu m’entends ? Qu’est-ce que t’as dit ?

            Je raccrochai.

            Mais pourquoi n’ai-je pas demandé ?, pensai-je aussitôt, comme si je pouvais être deux individus : celui qui proteste et celui qui baisse la tête, hausse les épaules et sourit de façon stupide.

            Pourquoi ? Ça n’a plus guère d’intérêt maintenant, avec la distance, de savoir si León dit ce qu’il dit ou ce que je crus entendre. Ça n’eut son importance que sur le moment. L’attention et la mémoire, belles infidèles, sont en fuite par les temps qui courent. L’attention ? C’est à peine si de très rares fois elle ponctue notre habituel laisser aller et plutôt comme une erreur. L’habituel, c’est la distraction. Il ne saurait en être autrement devant tout ce que l’immédiat nous réclame… La mémoire ? : Pas même ne nous reste sa désillusion. Nous perdons tout en pures alternatives, tandis qu’assassins et tortionnaires se promènent dans les rues de la réalité. Et si jamais l’attention ou la mémoire, lorsqu’on ne peut y remédier, entravent soudainement notre repos, que va-t-on y faire : tout arrive, même cette négligence.

            Ceux qui, comme moi (si tant est que je puisse être la mesure de quelque chose), survivent au monde en ayant peur de demander ou abattus pas le découragement, laissent filer le cours des choses jusqu’à ce lendemain immense et doux où, légère torsion du dicton, les attend tout ce qu’ils ne peuvent faire aujourd’hui. L’attention, ce qui vaut ici également pour la mémoire, se glisse parmi les choses comme le ferait une maladie, attendant l’opportunité qui lui convient le plus et il n’y a pas de mots qui ne porte en lui, latente, une distance, puisque cela revient au même de s’abandonner au passé, à l’immédiat ou à ce qui vient.

            Mais le prononça-t-il ?

            C’est un peu triste de commencer cette histoire sur une telle incertitude (brillante incertitude, devrais-je proclamer). Je ne peux même pas décider si cette voix, celle de León au téléphone, est le résultat de la maladresse de vieux câbles ou simplement de l’imprécision du souvenir. Mais qu’importe la différence. Une voix fatiguée qui traversa fleuves, rivières et marais, les crues saisissantes de l’inusuelle inondation de cette année là, puis grimpa et démêla un écheveau de rues et câbles jusqu’à parvenir à la maison de maman, au sud de la ville, où je vivais alors. Mais fatigue mienne aussi, déposée dans tout mon corps (une distance également ardue, intérieure cette fois, entre mon moi et la voix de León), celle de ce jour d’examen, le dernier de l’année, le dernier de mon cursus, confusion des heures et des mois d’études qui le précédèrent, tremblement opaque des heures préalables d’attente, relâchement des phrases et félicitations qui se succédèrent ensuite comme une douce descente vers mon lit, si proche du bonheur après tout ce qui vient d’être dit.

            – Allez, viens ! – dit ou aurait pu dire León – Fiela est là.

Une réflexion sur « Sergio Delgado – Enfin »

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