5 poèmes de Gonzalo Millán

Le Chili, on le sait, est un pays de poètes. Cette lapalissade un peu générale, qui fleure bon le cliché où creuser des formules vides (« le Chili, terre de contrastes »), n’en reste pas moins exacte. Le XXème siècle n’aura pas été avare, loin s’en faut, s’agissant de faire surgir des poètes remarquables dans ce que Roberto Bolaño appelait le « pays-couloir ». Un Bolaño qui, s’il fut indéniablement meilleur romancier que versificateur, n’en connaissait pas moins un rayon sur la poésie mondiale. Et forcément sur celle de cette longue frange de terre qui – que cela lui plaise ou non – restait son pays natal. Il n’a jamais cessé de revendiquer, comme un blason ou un emblème, l’influence déterminante sur son œuvre et sa pensée de la poésie de Nicanor Parra, probablement le poète chilien et hispanophone le plus important de la seconde moitié du XXème siècle. Ailleurs, c’est Enrique Lihn qui sert de personnage à une nouvelle.

En France, malheureusement, Pablo Neruda, avec ses vingt poèmes d’amours, sa chanson désespérée et ses gros sabots nobélisés, continue d’être l’arbre qui cache une forêt nettement plus intéressante. Heureusement (il n’est jamais trop tard), s’annonce pour le premier juin une monstrueuse anthologie bilingue de 600 pages et des poussières de l’œuvre de Nicanor Parra.

En attendant de parler plus amplement de Parra (ou de Lihn, ou de Rodrigo Lira, etc.), on profite de l’occasion pour proposer à la lecture quelques poèmes d’un autre chilien de premier plan, Gonzalo Millán (1947 – 2006). Selon Bolaño (qu’on ne cite ici qu’en guise d’appât pour attirer le chaland), « la poésie de Millán, l’une des plus consistantes et lucides, non seulement du panorama chilien, mais latino-américain, s’élève durant quelques années comme la seule poésie civile face à l’avalanche de poésie sacerdotale. » Le chef d’œuvre de Millán, c’est le long poème La ciudad [La ville], publié en 1979 au Canada, où il vivait en exil depuis quelques années déjà. Une œuvre fascinante qui, loin de se contenter de dénoncer les affres de la dictature, est aussi une exploration formelle et sensible de la répétition, loin des grandiloquences métaphoriques (Millán a dit quelque part, je crois, que la métaphore ne l’intéressait pas). Il en résulte une série enchaînée de 73 poèmes aux vers courts (qui s’approchent parfois de la liste ou de la litanie), que ne renieraient pas certains de nos plus contemporains poètes. Mais le reste de son œuvre est tout aussi fascinant. On en jugera avec ces quelques poèmes, proposés en version originale et dans des traductions que l’on espère fidèles à l’esprit plutôt qu’à l’impossible lettre, s’agissant de poésie.

***

EL MAR Y TU AXILA

La oscuridad procaz
en el doblez de tu brazo
y la arena ardiente
cociendo los caracoles.

Miré tu axila
asombrosamente blanca,
luego el mar
asombrosamente azul,
y reflexioné taciturno:

Hoy vi en el lavatorio
la máquina sucia de pelos
y en la arena mojada
un pescado muerto que hedía.

Tu axila, asombrosamente blanca.
El mar, asombrosamente azul.
Las algas, pudriéndose verdes
entre las rocas.

*

LA MER ET TON AISSELLE

L’insolente obscurité
au pli de ton bras
et le sable brulant
où cuisent les coquillages.

J’ai regardé ton aisselle
incroyablement blanche,
ensuite la mer
incroyablement bleue,
et j’ai pensé, taciturne :

Aujourd’hui, dans le lavabo,
j’ai vu l’évier
débordant de poils
et dans le sable mouillé
un poisson mort qui puait.

Ton aisselle, incroyablement blanche.
La mer, incroyablement bleue.
Les algues pourrissant, vertes,
parmi les rochers.

**

YO COJEO PORQUE TU COJEAS. PERDONA.

Me desagrada la fea cicatriz
en el delgado muslo de tu pierna
y el verte caminar sola por las calles
que me hace esconder
tras los puestos de diarios
o volver la vista hacia otras mujeres.
Sin embargo, al no encontrar tu olor
ni cabellos en la almohada
estrecho entre mis brazos
esa media izquierda y esa bota extraña.

*

JE BOITE CAR TU BOITES. PARDON.

Elle me déplait cette laide cicatrice
sur la cuisse délicate de ta jambe
et de te voir marcher seule dans les rues
m’oblige à me cacher
derrière les kiosques à journaux
ou à détourner les yeux vers d’autres femmes.
Pourtant, en ne retrouvant ni ton odeur
ni des cheveux sur l’oreiller
je serre entre mes bras
ce bas gauche et cette botte étrange.

**

EL OBJETO

Digo triunfalmente al objeto
codiciado: – Eres mío ahora.
El objeto impenetrable, opaco
me objeta: -Me compras,
pero no has pagado mi secreto.

*

L’OBJET

Je dis triomphalement à l’objet
convoité : – Tu es mien, désormais.
L’objet impénétrable, opaque
m’objecte : – Tu m’achètes,
mais tu n’as pas payé mon secret.

**

UN TIPO EXTRAORDINARIO

Era pequeña y rubia
y casi no tenía pechos.
Yo soy un hombre extraordinario
y tuve que ir en un barco,
trabajar
y conocer todo el mundo.
Ahora es de un pobre tipo.
Yo soy un hombre extraordinario.
Conoci todo el mundo,
bebí en los puertos
y trabajé en un barco.
Era pequeña y rubia
y casi no tenía pechos…

*

UN TYPE EXTRAORDINAIRE

Elle était petite et blonde
et n’avait presque pas de seins.
Je suis un homme extraordinaire,
et j’ai dû partir en bateau,
travailler,
connaître le monde entier.
Maintenant, elle est avec un pauvre type.
Je suis un homme extraordinaire.
J’ai connu le monde entier,
j’ai bu dans les ports
et travaillé sur un bateau.
Elle était petite et blonde
et n’avait presque pas de seins…

**

BAUTISMO DE POLVO

Soy un niño de escasos años
y meses, precozmente pródigo,
jugando como los gorriones
con el polvo de los siglos
que en segundos me encanece.

*

BAPTÊME DE POUSSIÈRE

Je suis un enfant de peu d’années
et de mois, précocement prodigue,
jouant comme les moineaux
avec la poussière des siècles
qui en quelques secondes
blanchit mes cheveux.

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