Pablo Katchadjian – Le cheval et le gaucho

« Le cheval et le gaucho » [El caballo y el gaucho – Buenos Aires, Blatt&Ríos, 2016], dernier livre en date de Pablo Katchadjian, qui avec ses 270 pages est également le plus long à ce jour de son auteur, n’est pas à proprement parler un recueil de nouvelles, de même qu’il n’est pas un recueil d’essais ou de méditations philosophiques. En vérité, il est tout cela à la fois et bien plus. On pourrait dire qu’il s’agit simplement d’un recueil de textes dépourvus de titres, qui s’enchaînent les uns après les autres, séparés par un astérisque. Un livre que l’on peut ouvrir par le milieu, la fin, bref lire dans l’ordre que l’on veut, en entier ou partiellement, comme s’il s’agissait d’un almanach où revenir régulièrement, voire d’une sorte de livre-oracle que l’on pourrait ouvrir chaque jour au hasard, histoire de voir quel enseignement tirer du texte qui nous sera alors révélé. Chacun des textes – qu’ils soient narratifs ou non – expose et développe une idée. Comme le titre l’indique, tout ici est affaire de dialectique, la vie et la mort, la logique et l’absurde, etc. Voici cinq de ces textes, comme une introduction ou un avant goût de ce livre aussi étonnant que remarquable.

***

Le passage d’une action à une autre a toujours une explication, mais seulement quand on veut l’expliquer. Ou il n’a jamais d’explication et c’est pourquoi essayer de l’expliquer ou de lui donner un sens est inutile ou idiot. Ou alors oui, il a toujours une explication et c’est pourquoi essayer de l’expliquer est inutile ou idiot. Il a toujours du sens, mais le sens n’est pas dans l’explication. Ou sinon, il a de nombreuses explications et c’est pourquoi en proposer une, c’est en nier beaucoup ; ainsi, expliquer cache plus qu’il ne montre. Mais ça n’a pas de sens, car les sens superposés ne peuvent qu’étourdir. Les explications ne conduisent qu’à un seul sens pour éviter d’étourdir, car l’étourdissement nous semble le contraire de l’explication, mais il n’est pas clair que ce soit le contraire du sens. Ou non, c’est le contraire de rien. Ou l’explication est le contraire du sens.

*

La main sur la poitrine, je m’approche pour parler avec Q., le chef de nos ennemis. Q. m’écoute comme s’il me comprenait, mais je sais que c’est impossible car nous parlons des langues différentes. Quand je termine mon discours, Q. lève une main et l’un de ses sujets s’approche de lui. Le sujet écoute une série d’ordres et part en courant. Derrière moi, mes sujets sont inquiets. Q. se met à me parler avec beaucoup de gestes, de générosité, de sourires et moi je trouve ça suspect. En même temps, Lilo, l’un de mes sujets, s’approche de moi et me dit quelque chose à l’oreille mais je ne le comprends pas car Q. parle très fort. Néanmoins, pour ne pas générer une situation tendue, je fais un geste à mon sujet pour lui laisser entendre que ce qu’il m’a dit sera médité. Q., entretemps, continue de parler et fait comme s’il ne remarquait rien. Ça me rend soupçonneux : dans n’importe quelle autre situation Q. se serait mis en colère, il aurait crié, se sentant menacé par l’interruption de mon sujet. Je pense que Q., pour une raison ou une autre, veut faire durer le moment le plus possible. Mais pourquoi ? Soudain, je comprends ; tandis que je tire mon épée, derrière Q. apparaît une énorme armée commandée par le sujet auquel il avait parlé auparavant. Comme nous ne sommes que dix, nous nous mettons à courir. Q., très satisfait, rit aux éclats et moi, tandis que je cours, je vois les flèches qui transpercent mes sujets. Quelques minutes après, ne reste que Lilo et moi, nous courons entre les flèches qui semblent courir avec nous. Alors Lilo me dit : « Pourquoi as-tu décidé de ne pas prêter attention à mon avertissement ? » Je m’apprête à lui répondre quand une flèche lui entre par le cou et lui sort par l’œil. Lilo, néanmoins, continue de courir et insiste : « Pourquoi as-tu décidé de ne pas prêter attention… à mon avertissement ? » Alors, une autre flèche lui traverse la jambe. Mais il continue de courir et je décide de lui répondre ; je suis sur le point d’improviser quelque chose quand la pointe d’une flèche lui sort par la bouche. Lilo me regarde et de la pointe rougie de la flèche me dit à nouveau : « Pourquoi as-tu décidé de ne pas prêter attention à mon avertissement ? » Mais cette fois ce qu’il dit n’est pas compréhensible, et c’est uniquement clair pour moi car c’est la même chose qu’il m’a dit auparavant. Juste au moment où Lilo s’effondre sans vie, une flèche m’entre par une oreille et me sort par l’autre ; bien que la douleur et la surprise soient énormes, je ne meurs pas, je continue de courir et j’arrive à la citadelle. Aussitôt, on m’allonge et me pose des questions, mais je n’entends rien. Avec beaucoup de précautions, un médecin m’enlève la flèche et la surdité se transforme alors en murmure. « C’est quoi ce murmure ? », je lui demande, mais je n’entends pas ce qu’il me répond : je vois la bouche du médecin qui bouge, mais le murmure ne s’altère en rien. Je fais d’autres tentatives et découvre alors que le murmure provient de l’intérieur de ma tête, c’est-à-dire qu’il n’entre pas par mes oreilles. Je me lève et tombe, on me soulève et on m’emmène dehors. Une foule m’acclame au milieu du murmure : ils lèvent les mains, ouvrent les bouches, s’approchent, essaient de me toucher, etc. Et soudain un sentier s’ouvre parmi les gens et je vois apparaître la princesse, ma femme, pleurant et criant quelque chose que j’identifie comme : « Mon amour ! » Ensuite elle m’embrasse et me dit une série de choses que je perds car je ne l’entends pas. Tous rient, mais moi, isolé de la communion, je pleure d’émotion et souffre, et pas seulement pour cette raison : l’accord avec Q. a échoué, mes neuf hommes sont morts transpercés de flèches, je suis blessé et sourd, ma femme ne s’en rend même pas compte, le peuple vit dans une joie idiote, et moi que fais-je, alors ? Je parts de nouveau me battre, car je sais que Q. prépare une attaque et je préfère le surprendre. Je sais également qu’il sait déjà que je suis sourd, car parmi mes sujets il y a toute une série de mouchards.

*

Comme nous ne pouvons ignorer le fond irrationnel qui gouverne nos actes et bonne partie de notre pensée, l’idée est d’essayer de l’inclure dans un processus plus ou moins contrôlé, puisque ne pas le connaître peut générer des désastres. La littérature, la musique et l’art en général sont peut-être les moyens les plus adéquats pour cela, et il serait en tous cas souhaitable d’éviter que les moyens soient la politique, la publicité et la science. Une autre option possible est la religion, mais elle a le défaut de ne pas être optative. E.R. Dodds se sert d’une métaphore dans son livre sur les Grecs : essayer de comprendre le cheval qui nous mène au lieu de faire comme s’il n’y avait aucun cheval. La littéraire serait le cavalier. De toute façon, on pourrait dire que la littérature ne fait toujours que ça, la différence serait donc dans le cheval : il peut s’agir d’un cheval fougueux, d’un cheval vieux, d’un cheval prêté, d’un endormi. Et si le cavalier veut croire qu’il n’y a pas de cheval, il le peut aussi, bien qu’il chevauchera quand même et que le cheval le mènera où il en a envie, tandis que le cavalier pensera être en train de marcher. C’est dangereux. Surtout si le cheval devient fou ou si le chemin est très irrégulier. Encore que le plus probable, si le cavalier se comporte comme s’il n’y avait pas de cheval, soit que le cheval ne bouge pas et ne le mène nulle part. La question, alors, serait : à quel cheval avons nous droit ? On ne le sait pas, il faut essayer de le connaître peu à peu. Le processus est individuel et social en même temps. Et pareil pour le cheval : il est unique, nôtre et en même temps il est à tous. Mais ce n’est pas si clair, car on pourrait dire aussi que le cheval se matérialise à mesure que nous chevauchons. Dans ce cas, le mieux serait de chevaucher avec passion, pour ne pas se retrouver avec un cheval transparent ou sans os. Et maintenant, il me semble qu’en vérité le cheval ne devient jamais complètement visible, mais que nous découvrons par moments des parties et ces parties s’effacent aussitôt quand d’autres apparaissent. La question, peut-être, c’est de s’engager à rendre le cheval visible. C’est ça la littérature engagée et celle qui m’intéresse : la littérature qui s’engage à rendre le cheval visible [1].

*

Elle voyage, voyage, change de moyen de transport, va chercher quelque chose dont on ne sait rien. Quand elle le trouve, elle l’enveloppe avec soin et le range dans son sac. Elle se dispose alors à rentrer pour remettre le paquet à son maître, mais le retour à peine entamé, elle se trompe de chemin et, constatant qu’elle ne peut pas reculer, elle se débarrasse de la carte qu’elle avait préparée à l’allée et se demande comment continuer. Elle voit, au loin, une cahute, sur une colline, avec de la fumée qui sort de la cheminée, et décide de s’approcher pour demander des indications. Elle arrive, frappe à la porte et attend, mais personne ne la reçoit. Elle attend un peu plus et, comme la porte n’est qu’entrebâillée, elle la pousse peu à peu du pied jusqu’à l’ouvrir entièrement. Dans la maison, il n’y a personne, mais une marmite énorme fume dans la cheminée. Elle s’assoit dehors, par terre, à côté de la porte, pour attendre que revienne l’occupant ; au bout de quelques minutes, elle entend des tirs et réalise qu’on lui tire dessus. « Mon Dieu ! », crie-t-elle, tout en courant se réfugier derrière des arbres. Elle continue d’entendre des tirs et de temps en temps des petits éclats d’arbre sautent. Elle essaie de situer le tireur, mais le son rebondit partout. Alors, elle se met à courir, se couvrant le visage des mains, à grands pas, en faisant des zigzags. Finalement, elle tombe dans un ravin de plusieurs mètres ; elle se blesse le pied, mais au moins se retrouve-t-elle hors de la zone où on pourrait lui tirer dessus. De longs blancs de sérénité succombent dans une mélodie spasmodique et festive. Mais pas de quoi en faire un plat, car il y aura bientôt du nouveau. « Mon Dieu ! », crie-t-elle, avant de se réfugier derrière un arbre, effrayée par un ours qui est mort et, de fait, à moitié décomposé. Honteuse, elle s’approche, feignant le désintérêt. Elle lui touche un peu la patte, lui dit quelque chose tout bas… et continue de marcher. Aussitôt, elle revient, sort une pince du sac, arrache une canine à l’ours et la met dans sa poche. On peut facilement voir qu’elle ne va pas bien, mais ce qu’on ne peut pas voir si facilement c’est ce qui lui arrive. Elle a mal au pied, c’est certain, et un peu à la main. Elle réalise qu’une balle lui a frôlé l’omoplate ; elle enlève son chemisier et le regarde : il est couvert de sang séché. La blessure, de toute façon, semble presque cicatrisée. Combien de temps a passé entre les tirs et l’ours ? Un jour ? Deux ? Peut-être trois. En tous cas, elle ne le sait pas. Elle lave un peu le chemisier dans un ruisseau et il fait déjà nuit ; elle se glisse dans une grotte et s’allonge par terre. Le jour suivant, elle se réveille, marche un peu et beaucoup de temps passe, plus qu’il ne devrait en passer, tellement qu’elle remet le paquet à son maître et la voici déjà chez elle. Ce jour-là, le suivant ou le mois d’après, elle reçoit des gens pour diner. Ce sont deux vegans et c’est pour ça qu’elle les a invité ensemble. Mais les vegans pensent qu’ils ont été invités ensemble pour leurs préférences sexuelles ; ça les incommode, et à cette incommodité s’ajoute le fait qu’ils ne se sentent pas attirés mutuellement, ils se méprisent donc et le diner est raté. Elle regrette l’échec du diner, mais ne se sent pas coupable. Quoi qu’il en soit, elle dit « Mon Dieu ! » avant d’aller dormir. Le matin du jour ou de l’année suivante, un ami la réveille au téléphone : il lui dit que son ex-copine lui a envoyé une invitation à son mariage, duquel il ne savait rien ; il est déprimé et lui demande s’il peut venir la voir. Elle lui dit non : elle doit aller chercher un paquet de son maître. « Encore ! », lui dit-il, et elle répond : « C’est mon travail ». Elle voyage, voyage, change de moyen de transport, va chercher un paquet dont on ne sait rien. Quand elle le trouve, elle l’enveloppe avec soin et le range dans son sac. Elle essaie de reprendre le chemin du retour, mais se perd. Elle frappe à la porte d’une maison, mais on lui tire dessus. Elle a peur d’un ours décomposé et lui arrache une canine. Elle dort dans une grotte et remarque que le temps semble s’être normalisé. Ça la détend, mais en même temps l’inquiète, car elle ne sait pas manipuler un temps normal. « Aïe, Mon Dieu ! », dit-elle. La grotte est au bord d’une falaise. Elle cherche et trouve un petit chemin zigzaguant qui descend jusqu’à déboucher sur du plat. La première moitié, elle la descend en courant et la deuxième en roulant. Elle se lève et se palpe le corps : elle semble ne s’être rien blessé. Le paquet, en revanche, fait un bruit qu’il ne faisait pas auparavant. Elle se dit qu’il pourrait être cassé et commence à suer. Elle ne sait pas si l’ouvrir ou non, elle ne sait pas ce qui est le pire. Elle ne sait pas ce qu’elle dira à son maître, s’il est cassé ou s’il est ouvert. Elle décide de le laisser en l’état. Elle fait quelque pas et le regrette. Elle aimerait que le temps avance un peu plus vite, mais ne sait comment faire. De l’eau chaude descend et reflète un soleil orangé ; comme dans un salon de massages, des vapeurs émergent et des bruits agaçants. Elle se touche la jambe et constate qu’elle est blessée. Elle enlève sa jupe et la déchire : elle se sert d’un morceau comme bandage et se noue l’autre sur la tête. Le chemisier est en charpies, les collants filés et troués : elle enlève les collants et le chemisier et se confectionne une nouvelle robe en feuilles de papyrus. Plus tard, ou le jour suivant, elle tue un animal et se sert de sa peau pour se confectionner des vêtements plus décents. Le temps semble aller à reculons, et ça l’inquiète un peu ; en même temps, elle réalise que le temps n’est pas capricieux : il agit en accord avec ce qu’elle fait. Elle ouvre le paquet du maître et est surprise en voyant ce qu’il contient. Elle le jette et presque immédiatement, en quelques pas, arrive chez elle. Elle appelle le maître et lui raconte que le paquet s’est déchiré et qu’elle a dû le jeter. Le maître lui dit de ne pas s’inquiéter et lui demande si elle va bien. « Oui, très bien, merci », lui répond-elle. Alors, il l’envoie chercher un autre paquet, plus difficile à trouver et plus difficile à définir. Elle voyage, voyage, change de moyen de transport, va chercher le paquet ; quand elle le trouve, elle l’enveloppe avec soin et le range dans son sac. Elle essaie de reprendre le chemin du retour et, bien qu’elle se perde, elle manipule le temps de telle sorte qu’en moins de dix secondes elle est chez elle ; elle appelle son maître et coordonne la remise du paquet. Le maître la félicite et l’envoie chercher un autre paquet. Elle essaie d’y aller avec la même méthode dont elle s’est servie pour rentrer la dernière fois : en cinq secondes elle va, revient et remet le paquet. Le paquet suivant lui prend deux secondes et le suivant, une. Plus elle a l’air calme, plus elle fait de choses.

*

Nous passons à travers beaucoup de choses, et ces choses nous rapprochent de l’angle de l’impossible. Mais nous ne les voyons pas ou nous ne pouvons leur prêter l’attention nécessaire, qui est totale et complète. Et puis, qui a besoin de ces choses pour vivre ? C’est ainsi que pensait ma femme, c’est ainsi que je pense et c’est ainsi que pense ma fille Marrona, de dix-neuf ans maintenant, prête pour le rituel que notre culture impose aux filles de son âge. Moi aussi je suis prêt, mais ça, ça n’importe à personne. J’emmène alors Marrona à l’Eglise de l’Infamie et là, avec les autres parents et les autres filles, nous nous déshabillons et sentons tomber sur nous les litres et litres de sang de cheval purifié que le curé a béni au matin en présence des autorités de l’Empire, des êtres monstrueux de plus de quatre cent kilos et trois mètres de haut, c’est du moins ce que l’on dit, car personne de ma connaissance ne les a vu personnellement : ils vivent cachés dans des puits en marbre et de là donnent leurs ordres. Ah, Marrona ! C’est sans doute la plus jolie de toutes les filles de son âge, et néanmoins ce n’est que maintenant que je réalise vraiment que je dois la jeter dans un marécage d’où seul dix pour cent des filles parviendront à sortir ! Quoi qu’il en soit, je la jette et rentre chez moi ; là, suivant le rituel, je m’enivre jusqu’à devenir aveugle.

*

[1] Le livre de E. R. Dodds est Les grecs et l’irrationnel.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s