Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [3/3]

Troisième et dernière partie de notre mini feuilleton présentant une traduction inédite du premier chapitre du roman La Perle de l’Empereur, de l’écrivain argentin Daniel Guebel.
La première partie est à lire ICI, la deuxième .

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Lorsque Tepe se retrouva face à La Perle de l’Empereur, ô, Perle de Labuan !, il sut qu’il n’était plus question pour lui de retourner au canot ; il sut également que les préventions conçues par les conseillers du Shah avaient trouvé leur raison d’être. Maintenant, afin de justifier tant d’inventivité, il lui fallait entreprendre le voyage jusqu’aux falaises sans remonter à la surface. La tentative était déraisonnable, pour ne pas dire impossible, mais c’était sa seule alternative. De débiles flammèches de clarté commençaient à couvrir la mer vers le sud-est. Il avait dévié de plus de mille pieds ! Continuer à lire … « Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [3/3] »

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Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [2/3]

Deuxième partie de notre mini feuilleton présentant une traduction inédite du premier chapitre du roman La Perle de l’Empereur, de l’écrivain argentin Daniel Guebel.
La première partie est à lire ICI.

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Les gardiens les firent mettre en rang. Ils sentaient la graisse et le lait de chèvre. Les pêcheurs murmuraient des phrases hostiles, mais le sifflement d’un coup de fouet les ramena au calme. Empruntant une échelle de corde, ils quittèrent le quai. Lentement, engourdis par la rosée du petit matin, ils prenaient place sur les canots. Tepe s’appuya sur l’épaule d’un compagnon ; il avait encore sommeil et la journée s’annonçait épuisante. « Je dois être en forme pour m’emparer du rial le moment venu », pensa-t-il. Muti lui avait toujours reproché son manque d’intérêt pour l’argent. La relation qui pouvait exister entre une perle de taille moyenne et trois génisses relevait du mystère selon Tepe. Le monde consistait en parfums, goûts et couleurs, mais il avait beau troquer lui-même perles contre tissus, jarres et poules, il ne parvenait pas à comprendre quelles sortes de liens existaient entre celles-ci et les choses indispensables à la survie. Et voici maintenant que sa femme exigeait de lui une pièce de monnaie ! La vie, sans aucun doute, tendait à l’abstraction. Continuer à lire … « Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [2/3] »

Résister à la Forme

À propos de La pornographie de Witold Gombrowicz

« Le roman de deux messieurs sur le retour et d’un couple d’adolescents ; un roman sensuellement métaphysique », voici comment Gombrowicz présente La pornographie. Poursuivant et approfondissant le chemin tracé par le Ferdydurke de 1937, ce roman publié en 1960 se confronte une nouvelle fois à la Forme et à l’immaturité, ces deux grands axes de la pensée gombrowiczienne. On y retrouve le ton provocateur et sarcastique qui est celui de toute son œuvre, et ce quand bien même l’auteur prétend avoir ici « abandonné la distance que donne l’humour », cette dernière affirmation n’étant de toute façon que partiellement vraie, tant le comique, quand on le fait sortir par la porte, semble disposé à se réinviter par la fenêtre. L’histoire qui nous est narrée, pourtant (« je vous conterais une autre de mes aventures et, sans doute, la plus fatale »), a quelque chose de tragique ou, pour le moins, de profondément (ou d’apparemment ?) immorale. Mais Gombrowicz est un ironiste bien trop grinçant pour que l’humour ne s’infiltre pas malgré tout dès que l’occasion s’en présente. Continuer à lire … « Résister à la Forme »

Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [1/3]

On connaît peu en France l’œuvre de l’argentin Daniel Guebel (1956), hormis une traduction de son excellent roman L’homme traqué, publiée en 2015 chez L’Arbre vengeur, hélas passée inaperçue. Il a construit au fil du temps une œuvre qui aurait retenu tant les leçons d’érudition ironique d’un Borges que celles de crudité subtile d’un Copi. Ses livres prennent un malin plaisir à ne jamais répondre aux attentes, préférant casser avec fracas le jouet plutôt que de sombrer dans la convention. Si la fluidité de son style est celle d’un conteur né, elle lui permet de glisser en contrebande une réflexion intransigeante sur la littérature et la création. D’une Malaisie fantasmée à l’Argentine péroniste, de l’apparente pantalonnade à l’autobiographie et l’essai, du fantastique au philosophique, son œuvre ne se refuse aucun écart.
Dans le but de contribuer, comme on dit, à le faire mieux connaître par ici, nous vous proposons sous forme de mini-feuilleton en trois parties une traduction inédite du premier chapitre de son roman La Perle de l’Empereur (1990), sorte d’inépuisable odyssée marquée par les mille et une nuits, où Salgari est revu à l’aune de Raymond Roussel. Écrit dans une prose aussi hypnotique que sensuelle, il enchaîne et enchâsse les récits dans un vertige que ne peut que buter sur l’interruption.

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« L’aigle connait-il ce qu’il y a dans l’abime ? »

Abu L-Fath

Un enchaînement de circonstances malheureuses m’avait forcé à renoncer aux plaisirs de la civilisation pour m’enfoncer en Malaisie. J’étais jeune et belle. Ces attributs, ajoutés à mon intelligence innée ainsi qu’à ma condition d’étrangère, me valurent le respect des tribus qui peuplaient l’archipel. En hommage, elles me baptisèrent « La Perle de Labuan ». J’étais la blanche perle qu’exhibait la glauque couronne des îles baignées par la mer de Chine. Ma réputation se répandit. Le rajah de Sarawak lui-même navigua jusqu’à Kuala Lumpur dans le but exprès de vérifier si mes vertus justifiaient ma renommée. Continuer à lire … « Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [1/3] »

La liberté, avec ou sans ironie

À propos de la trilogie romanesque de Pablo Katchadjian

Si Qué hacer [Quoi faire, en v.f.], le premier roman de Pablo Katchadjian, semble avoir été désigné d’office comme un chef d’œuvre par la critique locale – tels furent du moins les propos de Damián Tabarovsky dans le cadre d’une chronique écrite pour le journal argentin Perfil  – les deux romans suivant de l’auteur, Gracias [Merci, en v.f.] et La libertad total [non traduit] auront démontré que le côté quelque peu « définitif » du terme chef d’œuvre accolé au seul Qué hacer risquait d’aller à l’encontre de sa nature véritable, ou ne serait-ce que de la rétrécir un peu au lavage. Celui-ci, en effet, semblait avant tout fonctionner comme une sorte de manifeste esthétique et pourquoi pas philosophique annonciateur de thématiques au long cours qui ne demandaient qu’à être développées dans les livres suivant et dont les sources – ne serait-ce que formelles – pouvaient se chercher dans les brèves plaquettes « expérimentales » que son auteur, à partir de 2003, avait commencé par publier à tirage limité pour le compte de sa propre Imprenta Argentina de Poesía. Une série de plaquettes qui n’était pas seulement l’occasion de définir une poétique personnelle à travers des recueils – justement – de poésie, mais encore de se situer – sous la forme d’un pied de nez subtil – dans la grande tradition littéraire argentine, ou plus exactement de jouer au chat et la souris avec la notion même d’un positionnement au sein d’une tradition (qu’importe au fond qu’elle soit prestigieuse ou non). Continuer à lire … « La liberté, avec ou sans ironie »

Deux filles sur un iceberg

À propos de Élise et Lise, de Philippe Annocque [Quidam, 2017]

On connaît la théorie de l’iceberg, un peu élimée sur les bords, celle qui nous dit qu’une nouvelle se contente de narrer la partie émergée du gros bloc de glace qui flotte à la surface des choses. Ce qui importe vraiment, la partie immergée, nous est alors contée en creux. Il revient au lecteur de palper les anfractuosités, de lire « entre les lignes », pour ainsi dire, de suivre les contours en bas-relief et déchiffrer les véritables enjeux du récit. Une forme de sport comme une autre, certains vont au gymnase.

Mais le nouveau livre de Philippe Annocque, faisant suite au remarquable Pas Liev publié l’an passé à la même enseigne, n’a que faire de ces histoires de banquise. Pourtant, ce Élise et Lise, intentionnellement sous-titré par l’auteur « Un conte sans fées », fait bien mine de nous raconter en apparence autre chose qu’il nous raconte. C’est d’ailleurs précisé sur le quatrième de couverture, je n’invente rien : « Quand on lit un conte, dit Sarah, on lit une histoire et on a l’impression que l’histoire raconte autre chose que ce qu’elle raconte. » Ce n’est certes pas très élégant de citer le quatrième dans une recension, pourtant, difficile de faire autrement dans le cas qui nous occupe : cette citation de l’intérieur du livre reproduite à l’extérieur nous donne bien à voir ce qui se joue dans ce drôle de roman, cet objet littéraire heureusement fuyant.

Élise et Lise offre par bouts, par fragments, un récit qui – quand bien même linéaire – ne cesse de nous échapper des mains. Il faut dire que c’est un peu la nature même de ce qui nous y est raconté.

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