Richard Rorty : Pragmatisme, pluralisme et postmodernisme (1998)

Richard Rorty (1931-2007) est probablement l’un des philosophes les plus importants de la fin du xxe siècle. Même si son style anti-oraculaire et son pragmatisme résolu, revendiqué et militant ont fait et font encore grimacer nombre de penseurs profonds (eux, et tous qui ont tendance à tenir un philosophe anti-oraculaire et pragmatiste pour une sorte de diable), sa capacité à dialoguer avec des traditions qui semblent diamétralement opposées, à penser aussi bien avec Wittgenstein, Proust, Derrida, Heidegger, Sellars, Hegel, Davidson, Nabokov, Putnam, Geertz, Orwell, Dewey, Jefferson, James, Darwin qu’avec tant d’autres, sa capacité à écrire de grands récits qui tiennent encore la route après ce que l’on a pris l’habitude d’appeler « la fin des grands récits », son engagement en faveur d’une démocratie radicalement pluraliste, sa foi dans le progrès moral font de lui un écrivain tout à fait original et tout à fait à part. Prenant congé des dualismes qui tiennent lieu de pensée, Rorty en finit avec la philosophie comme science spéciale ou discipline distincte — spécialité et distinction qui la rendent parfaitement inutile et vaine — pour en faire un outil dont l’horizon est de réconcilier la création de soi et l’intégration politique, l’ironie et la solidarité. Écrit en 1998 comme postface à son livre Philosophy and Social Hope, ce « Pragmatisme, pluralisme et postmodernisme » peut se lire comme une sorte de manifeste a posteriori, ou : comment ne peut-on pas ne pas devenir pragmatiste. C’est aussi une défense du pragmatisme contre les accusations d’irrationalisme, de relativisme, et d’autres -ismes auxquelles il a toujours eu affaire (à tel point que l’on peut légitimement se demander si ces -ismes ne sont pas inventés justement pour le discréditer). C’est encore un plaidoyer pour la tolérance sans faiblesse, un travail nécessaire d’historicisation de l’universalisme, dont nous croyons encore trop souvent qu’il correspond à la découverte de la vraie nature de notre conscience. C’est enfin une utopie en faveur d’un monde pacifié que, par les temps qui courent, et Dieu sait qu’ils courent vite, nous ferions peut-être bien de ne pas rejeter d’un haussement d’épaule, mais dont nous gagnerions sans doute à nous inspirer.  Continuer à lire … « Richard Rorty : Pragmatisme, pluralisme et postmodernisme (1998) »

Vies fictives de Wilcock

De son vivant, Juan Rodolfo Wilcock (1919-1978) accomplit un certain nombre de prouesses : il vécut de part et d’autre de l’Océan Atlantique, à Buenos Aires puis à Rome, villes capitales de chacun des hémisphères où il écrivit des livres en espagnol et en italien, et se lia d’amitié avec la fine fleur de l’intelligentsia artistique de son temps — là-bas, Borges, Bioy et Ocampo ; ici, Pasolini (il joua le rôle de Caïphe dans son Évangile selon saint Matthieu), Moravia et Morante. En revanche, il dut attendre d’être mort depuis un an déjà pour que lui soit enfin accordée la nationalité italienne, nationalité qu’il avait demandée cependant qu’il n’était pas encore sous la terre fantôme sans os. Mais il est vrai que l’État a toujours un temps d’avance sur la vie. Continuer à lire … « Vies fictives de Wilcock »

Errer dans la ville, sans but

À propos d’à Rome avec Nanni Moretti

« New York est-elle la même ville après un film comme Manhattan de Woody Allen ? Berlin, après Les Ailes du désir de Wim Wenders ? Rome, après Journal intime ? » La question, ainsi posée en ouverture du livre que Paolo Di Paolo et Giorgio Biferali ont consacré À Rome avec Nanni Moretti, aurait de quoi faire sourire. En tout cas, moi, elle m’a fait sourire. D’autant que l’image de Nanni Moretti en scooter dans les rues de Rome est devenue une sorte de cliché, un peu comme celle d’Audrey Hepburn et Gregory Peck arpentant en scooter les rues de la ville éternelle dans les catastrophiques Vacances romaines d’une princesse au début des années 1950. Pas tout à fait, non, en effet, mais quand même. Évidemment, tu ne peux pas réduire Rome à ça, pas plus que tu ne peux réduire les films de Nanni Moretti à une scène où il roule dans Rome au son de Didi de Cheb Khaled ni un peu plus loin, disons vers le littoral d’Ostie, au son du Köln Concert de Keith Jarrett. Pourtant, c’est bien ainsi que la ville se manifeste. Elle ne se révèle pas, non : elle apparaît. Continuer à lire … « Errer dans la ville, sans but »

Une expérience esthétique de John Dewey (4/4)

Les enjeux de l’expérience esthétique 

Dans ses interprétations de l’esthétique de John Dewey et de son concept central de l’expérience esthétique, comme nous l’avons entr’aperçu dans l’examen du concept d’une expérience, Richard Shusterman distingue deux usages de ce concept : un usage transformationnel et un usage définitionnel. S’il retient l’usage transformationnel, Shusterman rejette cependant son usage définitionnel, dans la mesure où il introduirait une confusion considérable. Comme on l’a vu, l’usage transformationnel sert, comme le dit Dewey, à « restaurer la continuité entre ces formes raffinées et plus intenses de l’expérience que sont les œuvres d’art et les actions, souffrances, et événements quotidiens universellement reconnus comme constitutifs de l’expérience » (AE 30), ou encore à « rétablir la continuité entre l’expérience esthétique et les processus normaux de l’existence » (AE 41). Tandis que l’usage définitionnel sert à définir l’art en tant que tel. Continuer à lire … « Une expérience esthétique de John Dewey (4/4) »

Une expérience esthétique de John Dewey (3/4)

Extérioriser et exprimer

À présent, je voudrais insister sur la dimension transformationnelle de l’expérience esthétique à partir d’une remarque de Dewey qui peut, à première vue, sembler marginale. Voici ce que dit Dewey :

Bien des gens sont malheureux, ou intérieurement torturés, parce qu’ils ne maîtrisent aucun art leur permettant une expression active. Ce qui dans des conditions plus favorables pourrait servir à transformer du matériau objectif en matériau d’une expérience intense et claire cause un bouillonnement intérieur incontrôlable qui finit par se calmer, faisant peut-être suite à une perturbation interne douloureuse.

(AE 127)

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Un Mexicain à la fibre européenne

À propos de la Panthère et autres contes, de Sergio Pitol

Conte. C’est un beau mot. Pas comme nouvelle dont on se sert pourtant en France, s’étonnant ensuite que les lecteurs n’achètent pas les recueils que l’on faits avec. Comme si les nouvelles des mille et une nuits auraient pu connaître un destin semblable aux contes des mille et une nuits qui nous font tous et tant rêver. C’est impossible, évidemment. Et pourtant, en France, on continue à faire comme si. Ce n’est pas le seul domaine dans lequel on continue à faire comme si le n’importe quoi, le médiocre, le mauvais avaient une valeur universelle. Non, mais celui-ci donne peut-être une bonne idée de celui-là.

N’est pas français qui veut. Continuer à lire … « Un Mexicain à la fibre européenne »

Une expérience esthétique de John Dewey (2/4)

Une expérience

La semaine dernière, nous avons vu comment, dans la façon dont Dewey décrit les interactions et les échanges entre un organisme et l’environnement dans lequel il est situé, l’esthétique peut, en quelque sorte, émerger, c’est-à-dire : être produite par et dans le cours de ces interactions et de ces échanges. Mais, à vrai dire, cela ne nous permet pas encore de comprendre ou de définir l’art.

Comment dans cette succession des interactions et des échanges réciproques entre un organisme (« un être vivant », comme le dit Dewey dans le chapitre « Vivre une expérience » auquel nous allons à présent consacrer quelques développements) et l’environnement quelque chose comme de l’art peut-il se dessiner ? Émerge-t-il spontanément, comme un épiphénomène, une sorte de conséquence annexe dans une continuité d’échanges ? Ou bien l’art est-il nécessité par l’expérience elle-même ? L’art saisit-il un trait, une caractéristique, pour ne pas dire : la caractéristique de l’expérience, qu’aucune autre activité ne peut saisir ? Continuer à lire … « Une expérience esthétique de John Dewey (2/4) »