Une expérience esthétique de John Dewey (1/4)

À la mémoire de Jean-Pierre Cometti

Dans l’Art comme expérience, John Dewey a cherché à mettre en évidence la continuité qui existe entre les expériences ordinaires que nous faisons constamment et les expériences esthétiques qui sont faites dans la production ainsi que l’appréciation des œuvres d’art les plus raffinées. Comme il le dit si bien lui-même pour que je n’ai pas à le paraphraser, l’objectif de John Dewey est de « montrer que les théories qui isolent l’art et l’appréciation qu’on en a en les plaçant dans un monde à part, coupé de tout autre mode d’expérience, ne sont pas inhérentes à son contenu même mais apparaissent en raison de diverses conditions que l’on peut spécifier » (1). La séparation de l’art et de la vie n’est donc pas l’effet d’une différence réelle, fondée sur des propriétés différentes que ne partageraient pas ces deux champs, différence de propriétés qui serait la cause, ou l’origine, de la séparation. Au contraire, celle-ci est la conséquence d’un processus historique, le résultat contingent de certaines activités humaines. Dewey soutient ainsi que la distinction entre l’art et la vie n’est pas un donné — ce n’est pas un état des choses, ce n’est pas quelque chose de premier logiquement ou ontologiquement —, mais le produit d’un développement historique.

Toutefois, la pensée de Dewey ne se contente pas de proposer une théorie qui historicise l’art, montrant par là qu’il n’a pas d’essence fixe, et que l’idée que nous avons de sa séparation est toute contingente. Il va plus loin. En effet, il montre comment, dans le cours des interactions entre l’organisme que nous sommes et l’environnement dans lequel nous sommes situés, des échanges ont lieu, qui se distinguent parfois avec des qualités telles qu’une expérience esthétique a lieu. L’art, dans cette perspective, n’appartient plus à une dimension séparée de l’expérience, mais il est, bien au contraire, inscrit dans la continuité de l’expérience et ce, même s’il en constitue sans doute un raffinement, une intensification, voire peut-être une amélioration, en ce qu’il en dégage la signification.

Dans ce qui suit, je vais me concentrer sur les quatre premiers chapitres de l’Art comme expérience (« L’être vivant », « L’être vivant et les “choses éthérées” », « Vivre une expérience » et « L’acte d’expression ») pour mettre en évidence la façon dont, à partir des interactions continues et permanentes entre un organisme et l’environnement qui l’entoure, des expériences ont lieu qui se spécifient pour produire une expérience (comme l’italique Dewey), et notamment une expérience esthétique (comme je l’italiquerai, moi, suivant Dewey jusqu’au bout — et, peut-être, un peu plus loin), avant de voir comment la signification apparaît dans ce cadre d’ incessantes interactions. Ce sera là l’objet de mes trois premiers chapitres, qui peuvent former une interprétation de l’esthétique de Dewey, laquelle met l’accent sur la manière dont l’art, au bout du compte, nous permet de nous approprier notre environnement.

Je consacrerai le quatrième chapitre à la critique de l’interprétation que Richard Shusterman a proposée de l’esthétique de Dewey. Il me faut d’emblée reconnaître que son interprétation a joué un rôle décisif dans ma propre interprétation de Dewey — ne serait-ce que dans la mesure où l’interprétation de Shusterman met l’accent sur l’appropriation esthétique, concept qui est déjà présent chez Dewey (2). Toutefois, comme je veux essayer de le faire apparaître clairement, cette version shustermanienne de l’expérience esthétique prête le flan à un certain nombre de critiques. Elles concernent, d’une part, la distinction entre deux usages de l’expérience esthétique (un usage transformationnel et un usage définitionnel) ainsi que, d’autre part, une certaine conception de la culture, et la place qu’elle accorde aux arts dits populaires. Continuer à lire … « Une expérience esthétique de John Dewey (1/4) »

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Parfaitement visible

À propos de quelques livres de Sergi Pàmies (*)

Chansons d’amour et de pluie, le onzième livre de Sergi Pàmies traduit en français, aurait pu être un recueil de contes fantastiques japonais du XVIIIe siècle. Qui sait d’ailleurs si ce n’en est pas un en fait et si le lecteur ne se trompe pas, naïf comme il est, en croyant sur parole tout ce que lui raconte l’auteur ? Pourtant, l’auteur ne manque pas une occasion de le détromper, de le mener en bateau par le bout du nez jusqu’à Dieu sait où. Mais l’autre, le lecteur, le suit tout le temps. Il fronce un peu les sourcils, quelquefois, oui, mais guère plus. Il est docile et se laisse faire ; après tout, pense-t-il, l’auteur est un Catalan. Sauf qu’aucune des histoires que raconte Pàmies ne va de soi : elle hésitent, se renversent, s’oublient, prennent le lecteur à témoin, à partie, et puis en font un personnage qui, lui, de son côté, se demande bien ce qu’il fait là, en train d’assassiner dans un combat qui n’a vraiment rien d’hitchcockien quelqu’un qu’il n’a jamais vu de sa vie et que, par la force des choses, il ne verra plus jamais. Preuve si l’on veut que, même s’il en donne souvent l’impression, l’auteur ne parle pas uniquement de lui puisque, l’autre, par essence, le lecteur, participe de ces élucubrations. Continuer à lire … « Parfaitement visible »

Faibles fables

À propos du Dernier amour à Constantinople, de Milorad Pavić

Les fossoyeurs de l’intelligence, ceux-là même qui prennent le pouvoir en Occident, et un peu partout dans le monde, se distinguent généralement par une conception moniste de la réalité, à la lumière de laquelle ils envisagent cette dernière comme un grand ensemble homogène sur lequel on peut agir pour le monétiser en réduisant les coûts et en augmentant les profits, le tout au nom du bon sens, évidemment. Évidemment, dans cette conception du monde, il n’y a pas la moindre place pour l’imaginaire : il s’agit d’être réaliste et de s’adapter. Cette manière-là de penser, si on peut ainsi nommer la chose dont on parle, se caractérise encore par une politique de la demande, dont on offrira le résumé facile que voici : il faut donner aux gens ce qu’ils veulent. Résumé facile, certes, parce qu’il n’y a pas grand-chose d’autre à dire pour définir une telle politique, sinon parler de l’un de ses corolaires les plus significatifs : il faut donner aux gens ce qu’ils veulent, quitte à leur donner toujours la même chose, c’est-à-dire n’importe quoi. Continuer à lire … « Faibles fables »

La littérature dans tous les sens

À propos du Dictionnaire Khazar, de Milorad Pavić

« Car je suis le diable, je m’appelle rêve. »

Celui qui, à la manière d’un palefrenier turinois, a beaucoup souffert le sait : la maladie sauve toujours la vie. Qu’il périsse, et tous ses problèmes se trouvent dissous. Qu’il guérisse, au contraire, et ils sont résolus. Manière quelque peu paradoxale de dire, sans doute, qu’il faut s’être remis de certains maux après en avoir été affligé pour comprendre à quel point ils nous sont nocifs. Celui qui ne souffre pas, en effet, ne sait même pas qu’il est malade, et il continue de vivre comme si de rien n’était. C’est faux, évidemment, mais quand même on le lui dirait, il n’en croirait rien. Jamais.

Le style est une maladie d’un genre particulier. Parfaitement littéraire, elle frappe un nombre considérable de prosateurs, tous ceux qui n’en ont qu’un, le chérissent comme un trésor sacré et, au lieu de changer de façon, ne serait-ce que pour des questions d’hygiène, en accablent leurs lecteurs, impuissantes victimes de la monodie qu’ils ânonnent imperturbablement. Découvrir les causes de cette pathologie exigerait un travail laborieux, mais, en première approximation, on peut toutefois avancer sans craindre de trop errer l’hypothèse suivante : que cette maladie serait le fruit d’une lecture hâtive de Proust, lequel, un jour qu’il se trouvait dans son lit, se serait mis en tête d’écrire un grand livre, long comme un jour sans pain, en quête d’une révélation qu’il avait déjà eue. Continuer à lire … « La littérature dans tous les sens »

Ouvrir la boîte à outils

Songez aux outils dans une boîte à outils. Il y a un marteau, des tenailles, une scie, un tournevis, un mètre, un pot de colle, des clous et des vis. Autant les fonctions de ces objets sont différentes, autant le sont les fonctions des mots. (Et il y a d’un côté et de l’autre des ressemblances.)
Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, § 11.

Depuis qu’écrire est devenu un métier, c’est-à-dire depuis que tout le monde peut devenir écrivain, soit (en remontant quelques degrés le long de la chaîne des raisons) depuis que tout est susceptible d’être de l’art, et, en vérité (remontons encore un peu, n’ayons pas peur des hauteurs, grimpons), depuis que Dieu est mort, il y a peu de chances que les livres, ni plus généralement les « œuvres de l’esprit », changent quoi que ce soit à quoi que ce soit. C’est du moins ce que l’on nous dit, et nous nous sommes habitués à cette petite musique qui, comme une mélodie bien intentionnée, s’installe dans le bruit blanc du quotidien, prend ses quartiers dans nos têtes et puis refuse d’en sortir. Et nous, disciplinés comme nous sommes, nous finissons par la fredonner. D’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? C’est le tube de l’époque. Les livres ne causent plus de révolutions, ni privée ni publique, ils participent du divertissement généralisé, de l’entertainment, comme on dit désormais dans toutes les langues du monde. Au mieux, les écrivains sont des inconnus, des ratés, des travailleurs à temps partiel qui volent des heures de travail à leurs employeurs, grattent au temps qui passe des miettes d’éternité pour écrire des livres que personne ne lit, si ce n’est leurs semblables. Et au pire ? Eh bien, au pire, les écrivains sont des auteurs, des stars, et tout est parfaitement normal.

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