Une expérience esthétique de John Dewey (3/4)

Extérioriser et exprimer

À présent, je voudrais insister sur la dimension transformationnelle de l’expérience esthétique à partir d’une remarque de Dewey qui peut, à première vue, sembler marginale. Voici ce que dit Dewey :

Bien des gens sont malheureux, ou intérieurement torturés, parce qu’ils ne maîtrisent aucun art leur permettant une expression active. Ce qui dans des conditions plus favorables pourrait servir à transformer du matériau objectif en matériau d’une expérience intense et claire cause un bouillonnement intérieur incontrôlable qui finit par se calmer, faisant peut-être suite à une perturbation interne douloureuse.

(AE 127)

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Sergio Pitol ou l’obstruction des vases communicants

À propos de Parade d’amour de Sergio Pitol [Traduction de Claude Fell, Le Seuil, 1989]

En lisant le roman Parade d’amour de Sergio Pitol [El desfile del amor, en v.o.], j’ai plus d’une fois repensé au roman El testigo [« Le témoin » – non traduit] de Juan Villoro, autre écrivain mexicain remarquable, de 23 ans son cadet. J’en suis même venu à me demander si El testigo (2004) ne serait pas à sa façon une réécriture contemporaine, une réactualisation du Parade d’amour (1984) de Pitol. Il ne s’agit là, peut-être, que d’une vue de l’esprit, une de ses déviations sans conséquences typiques d’un lecteur compulsif. Mais néanmoins, il y a – il faut le reconnaître – plus d’un point commun entre les deux livres. La forme déjà : celle (apparente) du récit policier, d’une enquête menée non par un détective mais par un universitaire de retour après une absence plus ou moins longue (24 ans pour le Julio Valdivieso de El testigo, et 7 ans pour le Miguel Del Solar de Parade d’amour). Et puis le fond, surtout, les deux romans se proposant d’aborder la complexité politique, historique et religieuse du Mexique (la révolution, le mouvement cristero) en la plongeant dans la contemporanéité de celui qui enquête (1972 chez Pitol, le début 2000 chez Villoro), et en la plongeant surtout dans un bain aux fluctuations permanentes : incertitudes, divagations, témoignages cryptiques, omissions volontaires ou maladives, secrets de famille, secrets d’états, secrets dont on ne sait s’il sont réels ou fantasmé, etc. Bref, et pour résumer, les deux livres tournent autour d’un mystère, d’un centre obscur, qui ne nous sera pas – ou alors partiellement – révélé. Continuer à lire … « Sergio Pitol ou l’obstruction des vases communicants »

Un Mexicain à la fibre européenne

À propos de la Panthère et autres contes, de Sergio Pitol

Conte. C’est un beau mot. Pas comme nouvelle dont on se sert pourtant en France, s’étonnant ensuite que les lecteurs n’achètent pas les recueils que l’on faits avec. Comme si les nouvelles des mille et une nuits auraient pu connaître un destin semblable aux contes des mille et une nuits qui nous font tous et tant rêver. C’est impossible, évidemment. Et pourtant, en France, on continue à faire comme si. Ce n’est pas le seul domaine dans lequel on continue à faire comme si le n’importe quoi, le médiocre, le mauvais avaient une valeur universelle. Non, mais celui-ci donne peut-être une bonne idée de celui-là.

N’est pas français qui veut. Continuer à lire … « Un Mexicain à la fibre européenne »

Un être fractal – En hommage à João Gilberto Noll

Hier matin est mort à l’age de 70 ans, dans sa ville natale de Porto Alegre, l’extraordinaire écrivain brésilien João Gilberto Noll, auteur d’une des œuvres les plus surprenantes et originales de la littérature lusophone de ces trente dernières années. Comme il arrive trop souvent dans un paysage éditorial français dont on a parfois du mal à comprendre la logique, cet auteur – quand bien même central en son pays – n’est pas du tout disponible dans notre langue. Mais cela viendra peut-être. En attendant, en guise d’hommage, nous reprenons (légèrement remanié) un article paru en son temps sur le blog L’escalier des aveugles, et qui se penche sur deux romans de Noll: Lorde et Harmada. Continuer à lire … « Un être fractal – En hommage à João Gilberto Noll »

Une expérience esthétique de John Dewey (2/4)

Une expérience

La semaine dernière, nous avons vu comment, dans la façon dont Dewey décrit les interactions et les échanges entre un organisme et l’environnement dans lequel il est situé, l’esthétique peut, en quelque sorte, émerger, c’est-à-dire : être produite par et dans le cours de ces interactions et de ces échanges. Mais, à vrai dire, cela ne nous permet pas encore de comprendre ou de définir l’art.

Comment dans cette succession des interactions et des échanges réciproques entre un organisme (« un être vivant », comme le dit Dewey dans le chapitre « Vivre une expérience » auquel nous allons à présent consacrer quelques développements) et l’environnement quelque chose comme de l’art peut-il se dessiner ? Émerge-t-il spontanément, comme un épiphénomène, une sorte de conséquence annexe dans une continuité d’échanges ? Ou bien l’art est-il nécessité par l’expérience elle-même ? L’art saisit-il un trait, une caractéristique, pour ne pas dire : la caractéristique de l’expérience, qu’aucune autre activité ne peut saisir ? Continuer à lire … « Une expérience esthétique de John Dewey (2/4) »

Une expérience esthétique de John Dewey (1/4)

À la mémoire de Jean-Pierre Cometti

Dans l’Art comme expérience, John Dewey a cherché à mettre en évidence la continuité qui existe entre les expériences ordinaires que nous faisons constamment et les expériences esthétiques qui sont faites dans la production ainsi que l’appréciation des œuvres d’art les plus raffinées. Comme il le dit si bien lui-même pour que je n’ai pas à le paraphraser, l’objectif de John Dewey est de « montrer que les théories qui isolent l’art et l’appréciation qu’on en a en les plaçant dans un monde à part, coupé de tout autre mode d’expérience, ne sont pas inhérentes à son contenu même mais apparaissent en raison de diverses conditions que l’on peut spécifier » (1). La séparation de l’art et de la vie n’est donc pas l’effet d’une différence réelle, fondée sur des propriétés différentes que ne partageraient pas ces deux champs, différence de propriétés qui serait la cause, ou l’origine, de la séparation. Au contraire, celle-ci est la conséquence d’un processus historique, le résultat contingent de certaines activités humaines. Dewey soutient ainsi que la distinction entre l’art et la vie n’est pas un donné — ce n’est pas un état des choses, ce n’est pas quelque chose de premier logiquement ou ontologiquement —, mais le produit d’un développement historique.

Toutefois, la pensée de Dewey ne se contente pas de proposer une théorie qui historicise l’art, montrant par là qu’il n’a pas d’essence fixe, et que l’idée que nous avons de sa séparation est toute contingente. Il va plus loin. En effet, il montre comment, dans le cours des interactions entre l’organisme que nous sommes et l’environnement dans lequel nous sommes situés, des échanges ont lieu, qui se distinguent parfois avec des qualités telles qu’une expérience esthétique a lieu. L’art, dans cette perspective, n’appartient plus à une dimension séparée de l’expérience, mais il est, bien au contraire, inscrit dans la continuité de l’expérience et ce, même s’il en constitue sans doute un raffinement, une intensification, voire peut-être une amélioration, en ce qu’il en dégage la signification.

Dans ce qui suit, je vais me concentrer sur les quatre premiers chapitres de l’Art comme expérience (« L’être vivant », « L’être vivant et les “choses éthérées” », « Vivre une expérience » et « L’acte d’expression ») pour mettre en évidence la façon dont, à partir des interactions continues et permanentes entre un organisme et l’environnement qui l’entoure, des expériences ont lieu qui se spécifient pour produire une expérience (comme l’italique Dewey), et notamment une expérience esthétique (comme je l’italiquerai, moi, suivant Dewey jusqu’au bout — et, peut-être, un peu plus loin), avant de voir comment la signification apparaît dans ce cadre d’ incessantes interactions. Ce sera là l’objet de mes trois premiers chapitres, qui peuvent former une interprétation de l’esthétique de Dewey, laquelle met l’accent sur la manière dont l’art, au bout du compte, nous permet de nous approprier notre environnement.

Je consacrerai le quatrième chapitre à la critique de l’interprétation que Richard Shusterman a proposée de l’esthétique de Dewey. Il me faut d’emblée reconnaître que son interprétation a joué un rôle décisif dans ma propre interprétation de Dewey — ne serait-ce que dans la mesure où l’interprétation de Shusterman met l’accent sur l’appropriation esthétique, concept qui est déjà présent chez Dewey (2). Toutefois, comme je veux essayer de le faire apparaître clairement, cette version shustermanienne de l’expérience esthétique prête le flan à un certain nombre de critiques. Elles concernent, d’une part, la distinction entre deux usages de l’expérience esthétique (un usage transformationnel et un usage définitionnel) ainsi que, d’autre part, une certaine conception de la culture, et la place qu’elle accorde aux arts dits populaires. Continuer à lire … « Une expérience esthétique de John Dewey (1/4) »

Parfaitement visible

À propos de quelques livres de Sergi Pàmies (*)

Chansons d’amour et de pluie, le onzième livre de Sergi Pàmies traduit en français, aurait pu être un recueil de contes fantastiques japonais du XVIIIe siècle. Qui sait d’ailleurs si ce n’en est pas un en fait et si le lecteur ne se trompe pas, naïf comme il est, en croyant sur parole tout ce que lui raconte l’auteur ? Pourtant, l’auteur ne manque pas une occasion de le détromper, de le mener en bateau par le bout du nez jusqu’à Dieu sait où. Mais l’autre, le lecteur, le suit tout le temps. Il fronce un peu les sourcils, quelquefois, oui, mais guère plus. Il est docile et se laisse faire ; après tout, pense-t-il, l’auteur est un Catalan. Sauf qu’aucune des histoires que raconte Pàmies ne va de soi : elle hésitent, se renversent, s’oublient, prennent le lecteur à témoin, à partie, et puis en font un personnage qui, lui, de son côté, se demande bien ce qu’il fait là, en train d’assassiner dans un combat qui n’a vraiment rien d’hitchcockien quelqu’un qu’il n’a jamais vu de sa vie et que, par la force des choses, il ne verra plus jamais. Preuve si l’on veut que, même s’il en donne souvent l’impression, l’auteur ne parle pas uniquement de lui puisque, l’autre, par essence, le lecteur, participe de ces élucubrations. Continuer à lire … « Parfaitement visible »