Résister à la Forme

À propos de La pornographie de Witold Gombrowicz

« Le roman de deux messieurs sur le retour et d’un couple d’adolescents ; un roman sensuellement métaphysique », voici comment Gombrowicz présente La pornographie. Poursuivant et approfondissant le chemin tracé par le Ferdydurke de 1937, ce roman publié en 1960 se confronte une nouvelle fois à la Forme et à l’immaturité, ces deux grands axes de la pensée gombrowiczienne. On y retrouve le ton provocateur et sarcastique qui est celui de toute son œuvre, et ce quand bien même l’auteur prétend avoir ici « abandonné la distance que donne l’humour », cette dernière affirmation n’étant de toute façon que partiellement vraie, tant le comique, quand on le fait sortir par la porte, semble disposé à se réinviter par la fenêtre. L’histoire qui nous est narrée, pourtant (« je vous conterais une autre de mes aventures et, sans doute, la plus fatale »), a quelque chose de tragique ou, pour le moins, de profondément (ou d’apparemment ?) immorale. Mais Gombrowicz est un ironiste bien trop grinçant pour que l’humour ne s’infiltre pas malgré tout dès que l’occasion s’en présente. Continuer à lire … « Résister à la Forme »

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Faibles fables

À propos du Dernier amour à Constantinople, de Milorad Pavić

Les fossoyeurs de l’intelligence, ceux-là même qui prennent le pouvoir en Occident, et un peu partout dans le monde, se distinguent généralement par une conception moniste de la réalité, à la lumière de laquelle ils envisagent cette dernière comme un grand ensemble homogène sur lequel on peut agir pour le monétiser en réduisant les coûts et en augmentant les profits, le tout au nom du bon sens, évidemment. Évidemment, dans cette conception du monde, il n’y a pas la moindre place pour l’imaginaire : il s’agit d’être réaliste et de s’adapter. Cette manière-là de penser, si on peut ainsi nommer la chose dont on parle, se caractérise encore par une politique de la demande, dont on offrira le résumé facile que voici : il faut donner aux gens ce qu’ils veulent. Résumé facile, certes, parce qu’il n’y a pas grand-chose d’autre à dire pour définir une telle politique, sinon parler de l’un de ses corolaires les plus significatifs : il faut donner aux gens ce qu’ils veulent, quitte à leur donner toujours la même chose, c’est-à-dire n’importe quoi. Continuer à lire … « Faibles fables »

La littérature dans tous les sens

À propos du Dictionnaire Khazar, de Milorad Pavić

« Car je suis le diable, je m’appelle rêve. »

Celui qui, à la manière d’un palefrenier turinois, a beaucoup souffert le sait : la maladie sauve toujours la vie. Qu’il périsse, et tous ses problèmes se trouvent dissous. Qu’il guérisse, au contraire, et ils sont résolus. Manière quelque peu paradoxale de dire, sans doute, qu’il faut s’être remis de certains maux après en avoir été affligé pour comprendre à quel point ils nous sont nocifs. Celui qui ne souffre pas, en effet, ne sait même pas qu’il est malade, et il continue de vivre comme si de rien n’était. C’est faux, évidemment, mais quand même on le lui dirait, il n’en croirait rien. Jamais.

Le style est une maladie d’un genre particulier. Parfaitement littéraire, elle frappe un nombre considérable de prosateurs, tous ceux qui n’en ont qu’un, le chérissent comme un trésor sacré et, au lieu de changer de façon, ne serait-ce que pour des questions d’hygiène, en accablent leurs lecteurs, impuissantes victimes de la monodie qu’ils ânonnent imperturbablement. Découvrir les causes de cette pathologie exigerait un travail laborieux, mais, en première approximation, on peut toutefois avancer sans craindre de trop errer l’hypothèse suivante : que cette maladie serait le fruit d’une lecture hâtive de Proust, lequel, un jour qu’il se trouvait dans son lit, se serait mis en tête d’écrire un grand livre, long comme un jour sans pain, en quête d’une révélation qu’il avait déjà eue. Continuer à lire … « La littérature dans tous les sens »

La liberté, avec ou sans ironie

À propos de la trilogie romanesque de Pablo Katchadjian

Si Qué hacer [Quoi faire, en v.f.], le premier roman de Pablo Katchadjian, semble avoir été désigné d’office comme un chef d’œuvre par la critique locale – tels furent du moins les propos de Damián Tabarovsky dans le cadre d’une chronique écrite pour le journal argentin Perfil  – les deux romans suivant de l’auteur, Gracias [Merci, en v.f.] et La libertad total [non traduit] auront démontré que le côté quelque peu « définitif » du terme chef d’œuvre accolé au seul Qué hacer risquait d’aller à l’encontre de sa nature véritable, ou ne serait-ce que de la rétrécir un peu au lavage. Celui-ci, en effet, semblait avant tout fonctionner comme une sorte de manifeste esthétique et pourquoi pas philosophique annonciateur de thématiques au long cours qui ne demandaient qu’à être développées dans les livres suivant et dont les sources – ne serait-ce que formelles – pouvaient se chercher dans les brèves plaquettes « expérimentales » que son auteur, à partir de 2003, avait commencé par publier à tirage limité pour le compte de sa propre Imprenta Argentina de Poesía. Une série de plaquettes qui n’était pas seulement l’occasion de définir une poétique personnelle à travers des recueils – justement – de poésie, mais encore de se situer – sous la forme d’un pied de nez subtil – dans la grande tradition littéraire argentine, ou plus exactement de jouer au chat et la souris avec la notion même d’un positionnement au sein d’une tradition (qu’importe au fond qu’elle soit prestigieuse ou non). Continuer à lire … « La liberté, avec ou sans ironie »

Portraits de poètes n°1 : Robert Frost

I never dared be radical when young
For fear it would make me conservative when old.

Je n’ai jamais osé être radical dans ma jeunesse                                                                                      De peur que cela ne me rende conservateur dans ma vieillesse.

L’œuvre de Robert Frost est un classique qui prend la poussière sur les rayonnages de la bibliothèque du Congrès et dans les manuels scolaires américains où il est trop souvent dépeint comme un poète rural et existentialiste. Découvert par des poètes et critiques britanniques, il a pourtant été un personnage public et célébré dans son pays natal. Invité de nombreuses et prestigieuses universités américaines, il a même participé à la cérémonie d’investiture de John F. Kennedy pour lequel il a lu « The Gift Outright ».

Robert Frost est pourtant un homme qui cultive la discrétion. Loin d’être marqué par une soif de reconnaissance, son parcours public est ponctué de retraites et d’exils volontaires. Professeur, à la formation universitaire chaotique mais brillante, il est aussi devenu fermier autant par nécessité financière que par volonté d’échapper aux carcans académiques. Loin des fastes de New York ou des grandes villes américaines, il s’enracine en Nouvelle-Angleterre. Son œuvre et  sa vie sont intimement liées au New-Hampshire et à ses paysages familiers dont il s’attache à décrire la rudesse et la beauté.
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Le nez dans la fiction

Mario Bellatin aime mettre en scène les corps difformes. Des clients en décomposition de Salon de beauté (1994) aux jumeaux Kuhn, nourrissons simultanément manchots et culs-de-jatte que se disputent des candidates au statut de mère adoptive dans Leçons pour un lièvre mort (2005), en passant par la protubérance nasale de Shiki Nagaoka (2001), figure apocryphe de la littérature japonaise dotée d’un gigantesque appendice.

Shiki Nagaoka peut faire penser à un récit de vie. Mais il peut aussi s’apparenter à une sorte d’album photographique littéraire. Il déroge en effet à la grande règle de ce type de récit, la linéarité. Il est fait d’estampes et d’une succession de points de vue qui font plutôt de sa lecture un puzzle qu’un film.

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Deux filles sur un iceberg

À propos de Élise et Lise, de Philippe Annocque [Quidam, 2017]

On connaît la théorie de l’iceberg, un peu élimée sur les bords, celle qui nous dit qu’une nouvelle se contente de narrer la partie émergée du gros bloc de glace qui flotte à la surface des choses. Ce qui importe vraiment, la partie immergée, nous est alors contée en creux. Il revient au lecteur de palper les anfractuosités, de lire « entre les lignes », pour ainsi dire, de suivre les contours en bas-relief et déchiffrer les véritables enjeux du récit. Une forme de sport comme une autre, certains vont au gymnase.

Mais le nouveau livre de Philippe Annocque, faisant suite au remarquable Pas Liev publié l’an passé à la même enseigne, n’a que faire de ces histoires de banquise. Pourtant, ce Élise et Lise, intentionnellement sous-titré par l’auteur « Un conte sans fées », fait bien mine de nous raconter en apparence autre chose qu’il nous raconte. C’est d’ailleurs précisé sur le quatrième de couverture, je n’invente rien : « Quand on lit un conte, dit Sarah, on lit une histoire et on a l’impression que l’histoire raconte autre chose que ce qu’elle raconte. » Ce n’est certes pas très élégant de citer le quatrième dans une recension, pourtant, difficile de faire autrement dans le cas qui nous occupe : cette citation de l’intérieur du livre reproduite à l’extérieur nous donne bien à voir ce qui se joue dans ce drôle de roman, cet objet littéraire heureusement fuyant.

Élise et Lise offre par bouts, par fragments, un récit qui – quand bien même linéaire – ne cesse de nous échapper des mains. Il faut dire que c’est un peu la nature même de ce qui nous y est raconté.

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