Petit traité des sensations

À propos de Al fin, de Sergio Delgado [Beatriz Viterbo Editora, 2005]
[On lira ICI, en accompagnement de cet article, une traduction du début du roman]

Il y a des romans qui couvrent une vie entière. D’autres qui, ne se satisfaisant pas de si peu, balayent des générations, embrassant l’histoire d’une famille, d’un pays, d’un continent, d’une civilisation. Plus modestement (en apparence, du moins), il y a ceux qui choisissent de ne se concentrer que sur une semaine, un jour, une heure, un instant. Car s’il est vrai que l’univers contient tous les atomes, chaque atome contient à son tour une portion du tout. Depuis cette portion, il est loisible de déplier la carte et redessiner le monde. Cette portion offre peut-être également l’opportunité d’un regard plus modeste, plus intime.

Al fin, second roman de l’argentin Sergio Delgado (Sante Fe, 1961), appartient à la catégorie de ceux qui font d’un simple et banal atome un univers entier, qui pour être bien délimité temporellement comme géographiquement, permet d’autant plus des échappées. Il renferme en ses pages le récit d’une seule nuit, du crépuscule à l’aube ; nuit faite d’alcool et d’amitié, de grandes discussions et de blagues potaches, de reflets de lune sur l’eau du fleuve, de contemplation, d’ennui. Mais une nuit qui pourrait bien n’être qu’un prétexte, celui de ne conter en vérité qu’une poignée de secondes cruciales autour desquelles on ne cessera de zigzaguer. Surtout, il tente une approche à la fois concentrique (de cercle en cercle on se rapproche du cœur des choses, de ce qui importe) et digressive du réel. Ou, plutôt que du réel, de la perception tronquée, fuyante, toujours remise en question, que nous en avons. S’il y a un ton qui définit le style de ce livre, ce serait celui d’une hésitation méditative, presque analytique. Les sentiments, les évènements, les variations du climat, du jour et de la nuit, sont autant d’éléments instables qu’on ne peut saisir (approximativement) qu’en se laissant porter par une rêverie qui cherche à en éclairer les nuances tout en admettant d’emblée l’échec de cette tentative. Un empirisme mélancolique, non dénué d’humour.

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Une expérience esthétique de John Dewey (4/4)

Les enjeux de l’expérience esthétique 

Dans ses interprétations de l’esthétique de John Dewey et de son concept central de l’expérience esthétique, comme nous l’avons entr’aperçu dans l’examen du concept d’une expérience, Richard Shusterman distingue deux usages de ce concept : un usage transformationnel et un usage définitionnel. S’il retient l’usage transformationnel, Shusterman rejette cependant son usage définitionnel, dans la mesure où il introduirait une confusion considérable. Comme on l’a vu, l’usage transformationnel sert, comme le dit Dewey, à « restaurer la continuité entre ces formes raffinées et plus intenses de l’expérience que sont les œuvres d’art et les actions, souffrances, et événements quotidiens universellement reconnus comme constitutifs de l’expérience » (AE 30), ou encore à « rétablir la continuité entre l’expérience esthétique et les processus normaux de l’existence » (AE 41). Tandis que l’usage définitionnel sert à définir l’art en tant que tel. Continuer à lire … « Une expérience esthétique de John Dewey (4/4) »

Une expérience esthétique de John Dewey (3/4)

Extérioriser et exprimer

À présent, je voudrais insister sur la dimension transformationnelle de l’expérience esthétique à partir d’une remarque de Dewey qui peut, à première vue, sembler marginale. Voici ce que dit Dewey :

Bien des gens sont malheureux, ou intérieurement torturés, parce qu’ils ne maîtrisent aucun art leur permettant une expression active. Ce qui dans des conditions plus favorables pourrait servir à transformer du matériau objectif en matériau d’une expérience intense et claire cause un bouillonnement intérieur incontrôlable qui finit par se calmer, faisant peut-être suite à une perturbation interne douloureuse.

(AE 127)

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Sergio Pitol ou l’obstruction des vases communicants

À propos de Parade d’amour de Sergio Pitol [Traduction de Claude Fell, Le Seuil, 1989]

En lisant le roman Parade d’amour de Sergio Pitol [El desfile del amor, en v.o.], j’ai plus d’une fois repensé au roman El testigo [« Le témoin » – non traduit] de Juan Villoro, autre écrivain mexicain remarquable, de 23 ans son cadet. J’en suis même venu à me demander si El testigo (2004) ne serait pas à sa façon une réécriture contemporaine, une réactualisation du Parade d’amour (1984) de Pitol. Il ne s’agit là, peut-être, que d’une vue de l’esprit, une de ses déviations sans conséquences typiques d’un lecteur compulsif. Mais néanmoins, il y a – il faut le reconnaître – plus d’un point commun entre les deux livres. La forme déjà : celle (apparente) du récit policier, d’une enquête menée non par un détective mais par un universitaire de retour après une absence plus ou moins longue (24 ans pour le Julio Valdivieso de El testigo, et 7 ans pour le Miguel Del Solar de Parade d’amour). Et puis le fond, surtout, les deux romans se proposant d’aborder la complexité politique, historique et religieuse du Mexique (la révolution, le mouvement cristero) en la plongeant dans la contemporanéité de celui qui enquête (1972 chez Pitol, le début 2000 chez Villoro), et en la plongeant surtout dans un bain aux fluctuations permanentes : incertitudes, divagations, témoignages cryptiques, omissions volontaires ou maladives, secrets de famille, secrets d’états, secrets dont on ne sait s’il sont réels ou fantasmé, etc. Bref, et pour résumer, les deux livres tournent autour d’un mystère, d’un centre obscur, qui ne nous sera pas – ou alors partiellement – révélé. Continuer à lire … « Sergio Pitol ou l’obstruction des vases communicants »

Un Mexicain à la fibre européenne

À propos de la Panthère et autres contes, de Sergio Pitol

Conte. C’est un beau mot. Pas comme nouvelle dont on se sert pourtant en France, s’étonnant ensuite que les lecteurs n’achètent pas les recueils que l’on faits avec. Comme si les nouvelles des mille et une nuits auraient pu connaître un destin semblable aux contes des mille et une nuits qui nous font tous et tant rêver. C’est impossible, évidemment. Et pourtant, en France, on continue à faire comme si. Ce n’est pas le seul domaine dans lequel on continue à faire comme si le n’importe quoi, le médiocre, le mauvais avaient une valeur universelle. Non, mais celui-ci donne peut-être une bonne idée de celui-là.

N’est pas français qui veut. Continuer à lire … « Un Mexicain à la fibre européenne »

Un être fractal – En hommage à João Gilberto Noll

Hier matin est mort à l’age de 70 ans, dans sa ville natale de Porto Alegre, l’extraordinaire écrivain brésilien João Gilberto Noll, auteur d’une des œuvres les plus surprenantes et originales de la littérature lusophone de ces trente dernières années. Comme il arrive trop souvent dans un paysage éditorial français dont on a parfois du mal à comprendre la logique, cet auteur – quand bien même central en son pays – n’est pas du tout disponible dans notre langue. Mais cela viendra peut-être. En attendant, en guise d’hommage, nous reprenons (légèrement remanié) un article paru en son temps sur le blog L’escalier des aveugles, et qui se penche sur deux romans de Noll: Lorde et Harmada. Continuer à lire … « Un être fractal – En hommage à João Gilberto Noll »

Une expérience esthétique de John Dewey (2/4)

Une expérience

La semaine dernière, nous avons vu comment, dans la façon dont Dewey décrit les interactions et les échanges entre un organisme et l’environnement dans lequel il est situé, l’esthétique peut, en quelque sorte, émerger, c’est-à-dire : être produite par et dans le cours de ces interactions et de ces échanges. Mais, à vrai dire, cela ne nous permet pas encore de comprendre ou de définir l’art.

Comment dans cette succession des interactions et des échanges réciproques entre un organisme (« un être vivant », comme le dit Dewey dans le chapitre « Vivre une expérience » auquel nous allons à présent consacrer quelques développements) et l’environnement quelque chose comme de l’art peut-il se dessiner ? Émerge-t-il spontanément, comme un épiphénomène, une sorte de conséquence annexe dans une continuité d’échanges ? Ou bien l’art est-il nécessité par l’expérience elle-même ? L’art saisit-il un trait, une caractéristique, pour ne pas dire : la caractéristique de l’expérience, qu’aucune autre activité ne peut saisir ? Continuer à lire … « Une expérience esthétique de John Dewey (2/4) »