La littérature dans tous les sens

À propos du Dictionnaire Khazar, de Milorad Pavić

« Car je suis le diable, je m’appelle rêve. »

Celui qui, à la manière d’un palefrenier turinois, a beaucoup souffert le sait : la maladie sauve toujours la vie. Qu’il périsse, et tous ses problèmes se trouvent dissous. Qu’il guérisse, au contraire, et ils sont résolus. Manière quelque peu paradoxale de dire, sans doute, qu’il faut s’être remis de certains maux après en avoir été affligé pour comprendre à quel point ils nous sont nocifs. Celui qui ne souffre pas, en effet, ne sait même pas qu’il est malade, et il continue de vivre comme si de rien n’était. C’est faux, évidemment, mais quand même on le lui dirait, il n’en croirait rien. Jamais.

Le style est une maladie d’un genre particulier. Parfaitement littéraire, elle frappe un nombre considérable de prosateurs, tous ceux qui n’en ont qu’un, le chérissent comme un trésor sacré et, au lieu de changer de façon, ne serait-ce que pour des questions d’hygiène, en accablent leurs lecteurs, impuissantes victimes de la monodie qu’ils ânonnent imperturbablement. Découvrir les causes de cette pathologie exigerait un travail laborieux, mais, en première approximation, on peut toutefois avancer sans craindre de trop errer l’hypothèse suivante : que cette maladie serait le fruit d’une lecture hâtive de Proust, lequel, un jour qu’il se trouvait dans son lit, se serait mis en tête d’écrire un grand livre, long comme un jour sans pain, en quête d’une révélation qu’il avait déjà eue. Continuer à lire … « La littérature dans tous les sens »

Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [1/3]

On connaît peu en France l’œuvre de l’argentin Daniel Guebel (1956), hormis une traduction de son excellent roman L’homme traqué, publiée en 2015 chez L’Arbre vengeur, hélas passée inaperçue. Il a construit au fil du temps une œuvre qui aurait retenu tant les leçons d’érudition ironique d’un Borges que celles de crudité subtile d’un Copi. Ses livres prennent un malin plaisir à ne jamais répondre aux attentes, préférant casser avec fracas le jouet plutôt que de sombrer dans la convention. Si la fluidité de son style est celle d’un conteur né, elle lui permet de glisser en contrebande une réflexion intransigeante sur la littérature et la création. D’une Malaisie fantasmée à l’Argentine péroniste, de l’apparente pantalonnade à l’autobiographie et l’essai, du fantastique au philosophique, son œuvre ne se refuse aucun écart.
Dans le but de contribuer, comme on dit, à le faire mieux connaître par ici, nous vous proposons sous forme de mini-feuilleton en trois parties une traduction inédite du premier chapitre de son roman La Perle de l’Empereur (1990), sorte d’inépuisable odyssée marquée par les mille et une nuits, où Salgari est revu à l’aune de Raymond Roussel. Écrit dans une prose aussi hypnotique que sensuelle, il enchaîne et enchâsse les récits dans un vertige que ne peut que buter sur l’interruption.

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« L’aigle connait-il ce qu’il y a dans l’abime ? »

Abu L-Fath

Un enchaînement de circonstances malheureuses m’avait forcé à renoncer aux plaisirs de la civilisation pour m’enfoncer en Malaisie. J’étais jeune et belle. Ces attributs, ajoutés à mon intelligence innée ainsi qu’à ma condition d’étrangère, me valurent le respect des tribus qui peuplaient l’archipel. En hommage, elles me baptisèrent « La Perle de Labuan ». J’étais la blanche perle qu’exhibait la glauque couronne des îles baignées par la mer de Chine. Ma réputation se répandit. Le rajah de Sarawak lui-même navigua jusqu’à Kuala Lumpur dans le but exprès de vérifier si mes vertus justifiaient ma renommée. Continuer à lire … « Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [1/3] »

La liberté, avec ou sans ironie

À propos de la trilogie romanesque de Pablo Katchadjian

Si Qué hacer [Quoi faire, en v.f.], le premier roman de Pablo Katchadjian, semble avoir été désigné d’office comme un chef d’œuvre par la critique locale – tels furent du moins les propos de Damián Tabarovsky dans le cadre d’une chronique écrite pour le journal argentin Perfil  – les deux romans suivant de l’auteur, Gracias [Merci, en v.f.] et La libertad total [non traduit] auront démontré que le côté quelque peu « définitif » du terme chef d’œuvre accolé au seul Qué hacer risquait d’aller à l’encontre de sa nature véritable, ou ne serait-ce que de la rétrécir un peu au lavage. Celui-ci, en effet, semblait avant tout fonctionner comme une sorte de manifeste esthétique et pourquoi pas philosophique annonciateur de thématiques au long cours qui ne demandaient qu’à être développées dans les livres suivant et dont les sources – ne serait-ce que formelles – pouvaient se chercher dans les brèves plaquettes « expérimentales » que son auteur, à partir de 2003, avait commencé par publier à tirage limité pour le compte de sa propre Imprenta Argentina de Poesía. Une série de plaquettes qui n’était pas seulement l’occasion de définir une poétique personnelle à travers des recueils – justement – de poésie, mais encore de se situer – sous la forme d’un pied de nez subtil – dans la grande tradition littéraire argentine, ou plus exactement de jouer au chat et la souris avec la notion même d’un positionnement au sein d’une tradition (qu’importe au fond qu’elle soit prestigieuse ou non). Continuer à lire … « La liberté, avec ou sans ironie »

Portraits de poètes n°1 : Robert Frost

I never dared be radical when young
For fear it would make me conservative when old.

Je n’ai jamais osé être radical dans ma jeunesse                                                                                      De peur que cela ne me rende conservateur dans ma vieillesse.

L’œuvre de Robert Frost est un classique qui prend la poussière sur les rayonnages de la bibliothèque du Congrès et dans les manuels scolaires américains où il est trop souvent dépeint comme un poète rural et existentialiste. Découvert par des poètes et critiques britanniques, il a pourtant été un personnage public et célébré dans son pays natal. Invité de nombreuses et prestigieuses universités américaines, il a même participé à la cérémonie d’investiture de John F. Kennedy pour lequel il a lu « The Gift Outright ».

Robert Frost est pourtant un homme qui cultive la discrétion. Loin d’être marqué par une soif de reconnaissance, son parcours public est ponctué de retraites et d’exils volontaires. Professeur, à la formation universitaire chaotique mais brillante, il est aussi devenu fermier autant par nécessité financière que par volonté d’échapper aux carcans académiques. Loin des fastes de New York ou des grandes villes américaines, il s’enracine en Nouvelle-Angleterre. Son œuvre et  sa vie sont intimement liées au New-Hampshire et à ses paysages familiers dont il s’attache à décrire la rudesse et la beauté.
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Ouvrir la boîte à outils

Songez aux outils dans une boîte à outils. Il y a un marteau, des tenailles, une scie, un tournevis, un mètre, un pot de colle, des clous et des vis. Autant les fonctions de ces objets sont différentes, autant le sont les fonctions des mots. (Et il y a d’un côté et de l’autre des ressemblances.)
Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, § 11.

Depuis qu’écrire est devenu un métier, c’est-à-dire depuis que tout le monde peut devenir écrivain, soit (en remontant quelques degrés le long de la chaîne des raisons) depuis que tout est susceptible d’être de l’art, et, en vérité (remontons encore un peu, n’ayons pas peur des hauteurs, grimpons), depuis que Dieu est mort, il y a peu de chances que les livres, ni plus généralement les « œuvres de l’esprit », changent quoi que ce soit à quoi que ce soit. C’est du moins ce que l’on nous dit, et nous nous sommes habitués à cette petite musique qui, comme une mélodie bien intentionnée, s’installe dans le bruit blanc du quotidien, prend ses quartiers dans nos têtes et puis refuse d’en sortir. Et nous, disciplinés comme nous sommes, nous finissons par la fredonner. D’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? C’est le tube de l’époque. Les livres ne causent plus de révolutions, ni privée ni publique, ils participent du divertissement généralisé, de l’entertainment, comme on dit désormais dans toutes les langues du monde. Au mieux, les écrivains sont des inconnus, des ratés, des travailleurs à temps partiel qui volent des heures de travail à leurs employeurs, grattent au temps qui passe des miettes d’éternité pour écrire des livres que personne ne lit, si ce n’est leurs semblables. Et au pire ? Eh bien, au pire, les écrivains sont des auteurs, des stars, et tout est parfaitement normal.

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Le nez dans la fiction

Mario Bellatin aime mettre en scène les corps difformes. Des clients en décomposition de Salon de beauté (1994) aux jumeaux Kuhn, nourrissons simultanément manchots et culs-de-jatte que se disputent des candidates au statut de mère adoptive dans Leçons pour un lièvre mort (2005), en passant par la protubérance nasale de Shiki Nagaoka (2001), figure apocryphe de la littérature japonaise dotée d’un gigantesque appendice.

Shiki Nagaoka peut faire penser à un récit de vie. Mais il peut aussi s’apparenter à une sorte d’album photographique littéraire. Il déroge en effet à la grande règle de ce type de récit, la linéarité. Il est fait d’estampes et d’une succession de points de vue qui font plutôt de sa lecture un puzzle qu’un film.

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Deux filles sur un iceberg

À propos de Élise et Lise, de Philippe Annocque [Quidam, 2017]

On connaît la théorie de l’iceberg, un peu élimée sur les bords, celle qui nous dit qu’une nouvelle se contente de narrer la partie émergée du gros bloc de glace qui flotte à la surface des choses. Ce qui importe vraiment, la partie immergée, nous est alors contée en creux. Il revient au lecteur de palper les anfractuosités, de lire « entre les lignes », pour ainsi dire, de suivre les contours en bas-relief et déchiffrer les véritables enjeux du récit. Une forme de sport comme une autre, certains vont au gymnase.

Mais le nouveau livre de Philippe Annocque, faisant suite au remarquable Pas Liev publié l’an passé à la même enseigne, n’a que faire de ces histoires de banquise. Pourtant, ce Élise et Lise, intentionnellement sous-titré par l’auteur « Un conte sans fées », fait bien mine de nous raconter en apparence autre chose qu’il nous raconte. C’est d’ailleurs précisé sur le quatrième de couverture, je n’invente rien : « Quand on lit un conte, dit Sarah, on lit une histoire et on a l’impression que l’histoire raconte autre chose que ce qu’elle raconte. » Ce n’est certes pas très élégant de citer le quatrième dans une recension, pourtant, difficile de faire autrement dans le cas qui nous occupe : cette citation de l’intérieur du livre reproduite à l’extérieur nous donne bien à voir ce qui se joue dans ce drôle de roman, cet objet littéraire heureusement fuyant.

Élise et Lise offre par bouts, par fragments, un récit qui – quand bien même linéaire – ne cesse de nous échapper des mains. Il faut dire que c’est un peu la nature même de ce qui nous y est raconté.

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