Pablo Katchadjian – Le cheval et le gaucho

« Le cheval et le gaucho » [El caballo y el gaucho – Buenos Aires, Blatt&Ríos, 2016], dernier livre en date de Pablo Katchadjian, qui avec ses 270 pages est également le plus long à ce jour de son auteur, n’est pas à proprement parler un recueil de nouvelles, de même qu’il n’est pas un recueil d’essais ou de méditations philosophiques. En vérité, il est tout cela à la fois et bien plus. On pourrait dire qu’il s’agit simplement d’un recueil de textes dépourvus de titres, qui s’enchaînent les uns après les autres, séparés par un astérisque. Un livre que l’on peut ouvrir par le milieu, la fin, bref lire dans l’ordre que l’on veut, en entier ou partiellement, comme s’il s’agissait d’un almanach où revenir régulièrement, voire d’une sorte de livre-oracle que l’on pourrait ouvrir chaque jour au hasard, histoire de voir quel enseignement tirer du texte qui nous sera alors révélé. Chacun des textes – qu’ils soient narratifs ou non – expose et développe une idée. Comme le titre l’indique, tout ici est affaire de dialectique, la vie et la mort, la logique et l’absurde, etc. Voici cinq de ces textes, comme une introduction ou un avant goût de ce livre aussi étonnant que remarquable.

***

Continuer à lire … « Pablo Katchadjian – Le cheval et le gaucho »

Sergio Delgado – Enfin

Nous poursuivons notre série de traductions inédites, avec aujourd’hui les premières pages du roman « Al fin », de l’argentin Sergio Delgado [2005]. On lira ICI, en complément, une note sur le livre.

Coup de fil

Rien. Et pas le moindre reste de voix pour l’éclairer. Là, le coup de fil caractéristique de Léon réclamant ma présence ; là, parmi toutes les nuances possibles de l’après-midi, celle précise grâce à laquelle le nom qu’il prononce ou qu’il semble prononcer (sa voix ou mon désir ?) perdure dans le soupir qui suit sa requête. Un mot, un seul, poli par les interférences, et ensuite plus rien. Rien : un « peut-être » précieux et insistant d’où surgit le passé.

Continuer à lire … « Sergio Delgado – Enfin »

Petit traité des sensations

À propos de Al fin, de Sergio Delgado [Beatriz Viterbo Editora, 2005]
[On lira ICI, en accompagnement de cet article, une traduction du début du roman]

Il y a des romans qui couvrent une vie entière. D’autres qui, ne se satisfaisant pas de si peu, balayent des générations, embrassant l’histoire d’une famille, d’un pays, d’un continent, d’une civilisation. Plus modestement (en apparence, du moins), il y a ceux qui choisissent de ne se concentrer que sur une semaine, un jour, une heure, un instant. Car s’il est vrai que l’univers contient tous les atomes, chaque atome contient à son tour une portion du tout. Depuis cette portion, il est loisible de déplier la carte et redessiner le monde. Cette portion offre peut-être également l’opportunité d’un regard plus modeste, plus intime.

Al fin, second roman de l’argentin Sergio Delgado (Sante Fe, 1961), appartient à la catégorie de ceux qui font d’un simple et banal atome un univers entier, qui pour être bien délimité temporellement comme géographiquement, permet d’autant plus des échappées. Il renferme en ses pages le récit d’une seule nuit, du crépuscule à l’aube ; nuit faite d’alcool et d’amitié, de grandes discussions et de blagues potaches, de reflets de lune sur l’eau du fleuve, de contemplation, d’ennui. Mais une nuit qui pourrait bien n’être qu’un prétexte, celui de ne conter en vérité qu’une poignée de secondes cruciales autour desquelles on ne cessera de zigzaguer. Surtout, il tente une approche à la fois concentrique (de cercle en cercle on se rapproche du cœur des choses, de ce qui importe) et digressive du réel. Ou, plutôt que du réel, de la perception tronquée, fuyante, toujours remise en question, que nous en avons. S’il y a un ton qui définit le style de ce livre, ce serait celui d’une hésitation méditative, presque analytique. Les sentiments, les évènements, les variations du climat, du jour et de la nuit, sont autant d’éléments instables qu’on ne peut saisir (approximativement) qu’en se laissant porter par une rêverie qui cherche à en éclairer les nuances tout en admettant d’emblée l’échec de cette tentative. Un empirisme mélancolique, non dénué d’humour.

Continuer à lire … « Petit traité des sensations »

Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [3/3]

Troisième et dernière partie de notre mini feuilleton présentant une traduction inédite du premier chapitre du roman La Perle de l’Empereur, de l’écrivain argentin Daniel Guebel.
La première partie est à lire ICI, la deuxième .

***

Lorsque Tepe se retrouva face à La Perle de l’Empereur, ô, Perle de Labuan !, il sut qu’il n’était plus question pour lui de retourner au canot ; il sut également que les préventions conçues par les conseillers du Shah avaient trouvé leur raison d’être. Maintenant, afin de justifier tant d’inventivité, il lui fallait entreprendre le voyage jusqu’aux falaises sans remonter à la surface. La tentative était déraisonnable, pour ne pas dire impossible, mais c’était sa seule alternative. De débiles flammèches de clarté commençaient à couvrir la mer vers le sud-est. Il avait dévié de plus de mille pieds ! Continuer à lire … « Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [3/3] »

Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [2/3]

Deuxième partie de notre mini feuilleton présentant une traduction inédite du premier chapitre du roman La Perle de l’Empereur, de l’écrivain argentin Daniel Guebel.
La première partie est à lire ICI.

***

Les gardiens les firent mettre en rang. Ils sentaient la graisse et le lait de chèvre. Les pêcheurs murmuraient des phrases hostiles, mais le sifflement d’un coup de fouet les ramena au calme. Empruntant une échelle de corde, ils quittèrent le quai. Lentement, engourdis par la rosée du petit matin, ils prenaient place sur les canots. Tepe s’appuya sur l’épaule d’un compagnon ; il avait encore sommeil et la journée s’annonçait épuisante. « Je dois être en forme pour m’emparer du rial le moment venu », pensa-t-il. Muti lui avait toujours reproché son manque d’intérêt pour l’argent. La relation qui pouvait exister entre une perle de taille moyenne et trois génisses relevait du mystère selon Tepe. Le monde consistait en parfums, goûts et couleurs, mais il avait beau troquer lui-même perles contre tissus, jarres et poules, il ne parvenait pas à comprendre quelles sortes de liens existaient entre celles-ci et les choses indispensables à la survie. Et voici maintenant que sa femme exigeait de lui une pièce de monnaie ! La vie, sans aucun doute, tendait à l’abstraction. Continuer à lire … « Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [2/3] »

Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [1/3]

On connaît peu en France l’œuvre de l’argentin Daniel Guebel (1956), hormis une traduction de son excellent roman L’homme traqué, publiée en 2015 chez L’Arbre vengeur, hélas passée inaperçue. Il a construit au fil du temps une œuvre qui aurait retenu tant les leçons d’érudition ironique d’un Borges que celles de crudité subtile d’un Copi. Ses livres prennent un malin plaisir à ne jamais répondre aux attentes, préférant casser avec fracas le jouet plutôt que de sombrer dans la convention. Si la fluidité de son style est celle d’un conteur né, elle lui permet de glisser en contrebande une réflexion intransigeante sur la littérature et la création. D’une Malaisie fantasmée à l’Argentine péroniste, de l’apparente pantalonnade à l’autobiographie et l’essai, du fantastique au philosophique, son œuvre ne se refuse aucun écart.
Dans le but de contribuer, comme on dit, à le faire mieux connaître par ici, nous vous proposons sous forme de mini-feuilleton en trois parties une traduction inédite du premier chapitre de son roman La Perle de l’Empereur (1990), sorte d’inépuisable odyssée marquée par les mille et une nuits, où Salgari est revu à l’aune de Raymond Roussel. Écrit dans une prose aussi hypnotique que sensuelle, il enchaîne et enchâsse les récits dans un vertige que ne peut que buter sur l’interruption.

***

« L’aigle connait-il ce qu’il y a dans l’abime ? »

Abu L-Fath

Un enchaînement de circonstances malheureuses m’avait forcé à renoncer aux plaisirs de la civilisation pour m’enfoncer en Malaisie. J’étais jeune et belle. Ces attributs, ajoutés à mon intelligence innée ainsi qu’à ma condition d’étrangère, me valurent le respect des tribus qui peuplaient l’archipel. En hommage, elles me baptisèrent « La Perle de Labuan ». J’étais la blanche perle qu’exhibait la glauque couronne des îles baignées par la mer de Chine. Ma réputation se répandit. Le rajah de Sarawak lui-même navigua jusqu’à Kuala Lumpur dans le but exprès de vérifier si mes vertus justifiaient ma renommée. Continuer à lire … « Daniel Guebel – La Perle de l’Empereur [1/3] »

La liberté, avec ou sans ironie

À propos de la trilogie romanesque de Pablo Katchadjian

Si Qué hacer [Quoi faire, en v.f.], le premier roman de Pablo Katchadjian, semble avoir été désigné d’office comme un chef d’œuvre par la critique locale – tels furent du moins les propos de Damián Tabarovsky dans le cadre d’une chronique écrite pour le journal argentin Perfil  – les deux romans suivant de l’auteur, Gracias [Merci, en v.f.] et La libertad total [non traduit] auront démontré que le côté quelque peu « définitif » du terme chef d’œuvre accolé au seul Qué hacer risquait d’aller à l’encontre de sa nature véritable, ou ne serait-ce que de la rétrécir un peu au lavage. Celui-ci, en effet, semblait avant tout fonctionner comme une sorte de manifeste esthétique et pourquoi pas philosophique annonciateur de thématiques au long cours qui ne demandaient qu’à être développées dans les livres suivant et dont les sources – ne serait-ce que formelles – pouvaient se chercher dans les brèves plaquettes « expérimentales » que son auteur, à partir de 2003, avait commencé par publier à tirage limité pour le compte de sa propre Imprenta Argentina de Poesía. Une série de plaquettes qui n’était pas seulement l’occasion de définir une poétique personnelle à travers des recueils – justement – de poésie, mais encore de se situer – sous la forme d’un pied de nez subtil – dans la grande tradition littéraire argentine, ou plus exactement de jouer au chat et la souris avec la notion même d’un positionnement au sein d’une tradition (qu’importe au fond qu’elle soit prestigieuse ou non). Continuer à lire … « La liberté, avec ou sans ironie »