Faibles fables

À propos du Dernier amour à Constantinople, de Milorad Pavić

Les fossoyeurs de l’intelligence, ceux-là même qui prennent le pouvoir en Occident, et un peu partout dans le monde, se distinguent généralement par une conception moniste de la réalité, à la lumière de laquelle ils envisagent cette dernière comme un grand ensemble homogène sur lequel on peut agir pour le monétiser en réduisant les coûts et en augmentant les profits, le tout au nom du bon sens, évidemment. Évidemment, dans cette conception du monde, il n’y a pas la moindre place pour l’imaginaire : il s’agit d’être réaliste et de s’adapter. Cette manière-là de penser, si on peut ainsi nommer la chose dont on parle, se caractérise encore par une politique de la demande, dont on offrira le résumé facile que voici : il faut donner aux gens ce qu’ils veulent. Résumé facile, certes, parce qu’il n’y a pas grand-chose d’autre à dire pour définir une telle politique, sinon parler de l’un de ses corolaires les plus significatifs : il faut donner aux gens ce qu’ils veulent, quitte à leur donner toujours la même chose, c’est-à-dire n’importe quoi. Continuer à lire … « Faibles fables »

La littérature dans tous les sens

À propos du Dictionnaire Khazar, de Milorad Pavić

« Car je suis le diable, je m’appelle rêve. »

Celui qui, à la manière d’un palefrenier turinois, a beaucoup souffert le sait : la maladie sauve toujours la vie. Qu’il périsse, et tous ses problèmes se trouvent dissous. Qu’il guérisse, au contraire, et ils sont résolus. Manière quelque peu paradoxale de dire, sans doute, qu’il faut s’être remis de certains maux après en avoir été affligé pour comprendre à quel point ils nous sont nocifs. Celui qui ne souffre pas, en effet, ne sait même pas qu’il est malade, et il continue de vivre comme si de rien n’était. C’est faux, évidemment, mais quand même on le lui dirait, il n’en croirait rien. Jamais.

Le style est une maladie d’un genre particulier. Parfaitement littéraire, elle frappe un nombre considérable de prosateurs, tous ceux qui n’en ont qu’un, le chérissent comme un trésor sacré et, au lieu de changer de façon, ne serait-ce que pour des questions d’hygiène, en accablent leurs lecteurs, impuissantes victimes de la monodie qu’ils ânonnent imperturbablement. Découvrir les causes de cette pathologie exigerait un travail laborieux, mais, en première approximation, on peut toutefois avancer sans craindre de trop errer l’hypothèse suivante : que cette maladie serait le fruit d’une lecture hâtive de Proust, lequel, un jour qu’il se trouvait dans son lit, se serait mis en tête d’écrire un grand livre, long comme un jour sans pain, en quête d’une révélation qu’il avait déjà eue. Continuer à lire … « La littérature dans tous les sens »