Ouvrir la boîte à outils

Songez aux outils dans une boîte à outils. Il y a un marteau, des tenailles, une scie, un tournevis, un mètre, un pot de colle, des clous et des vis. Autant les fonctions de ces objets sont différentes, autant le sont les fonctions des mots. (Et il y a d’un côté et de l’autre des ressemblances.)
Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, § 11.

Depuis qu’écrire est devenu un métier, c’est-à-dire depuis que tout le monde peut devenir écrivain, soit (en remontant quelques degrés le long de la chaîne des raisons) depuis que tout est susceptible d’être de l’art, et, en vérité (remontons encore un peu, n’ayons pas peur des hauteurs, grimpons), depuis que Dieu est mort, il y a peu de chances que les livres, ni plus généralement les « œuvres de l’esprit », changent quoi que ce soit à quoi que ce soit. C’est du moins ce que l’on nous dit, et nous nous sommes habitués à cette petite musique qui, comme une mélodie bien intentionnée, s’installe dans le bruit blanc du quotidien, prend ses quartiers dans nos têtes et puis refuse d’en sortir. Et nous, disciplinés comme nous sommes, nous finissons par la fredonner. D’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? C’est le tube de l’époque. Les livres ne causent plus de révolutions, ni privée ni publique, ils participent du divertissement généralisé, de l’entertainment, comme on dit désormais dans toutes les langues du monde. Au mieux, les écrivains sont des inconnus, des ratés, des travailleurs à temps partiel qui volent des heures de travail à leurs employeurs, grattent au temps qui passe des miettes d’éternité pour écrire des livres que personne ne lit, si ce n’est leurs semblables. Et au pire ? Eh bien, au pire, les écrivains sont des auteurs, des stars, et tout est parfaitement normal.

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