Sergio Delgado – Enfin

Nous poursuivons notre série de traductions inédites, avec aujourd’hui les premières pages du roman « Al fin », de l’argentin Sergio Delgado [2005]. On lira ICI, en complément, une note sur le livre.

Coup de fil

Rien. Et pas le moindre reste de voix pour l’éclairer. Là, le coup de fil caractéristique de Léon réclamant ma présence ; là, parmi toutes les nuances possibles de l’après-midi, celle précise grâce à laquelle le nom qu’il prononce ou qu’il semble prononcer (sa voix ou mon désir ?) perdure dans le soupir qui suit sa requête. Un mot, un seul, poli par les interférences, et ensuite plus rien. Rien : un « peut-être » précieux et insistant d’où surgit le passé.

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Petit traité des sensations

À propos de Al fin, de Sergio Delgado [Beatriz Viterbo Editora, 2005]
[On lira ICI, en accompagnement de cet article, une traduction du début du roman]

Il y a des romans qui couvrent une vie entière. D’autres qui, ne se satisfaisant pas de si peu, balayent des générations, embrassant l’histoire d’une famille, d’un pays, d’un continent, d’une civilisation. Plus modestement (en apparence, du moins), il y a ceux qui choisissent de ne se concentrer que sur une semaine, un jour, une heure, un instant. Car s’il est vrai que l’univers contient tous les atomes, chaque atome contient à son tour une portion du tout. Depuis cette portion, il est loisible de déplier la carte et redessiner le monde. Cette portion offre peut-être également l’opportunité d’un regard plus modeste, plus intime.

Al fin, second roman de l’argentin Sergio Delgado (Sante Fe, 1961), appartient à la catégorie de ceux qui font d’un simple et banal atome un univers entier, qui pour être bien délimité temporellement comme géographiquement, permet d’autant plus des échappées. Il renferme en ses pages le récit d’une seule nuit, du crépuscule à l’aube ; nuit faite d’alcool et d’amitié, de grandes discussions et de blagues potaches, de reflets de lune sur l’eau du fleuve, de contemplation, d’ennui. Mais une nuit qui pourrait bien n’être qu’un prétexte, celui de ne conter en vérité qu’une poignée de secondes cruciales autour desquelles on ne cessera de zigzaguer. Surtout, il tente une approche à la fois concentrique (de cercle en cercle on se rapproche du cœur des choses, de ce qui importe) et digressive du réel. Ou, plutôt que du réel, de la perception tronquée, fuyante, toujours remise en question, que nous en avons. S’il y a un ton qui définit le style de ce livre, ce serait celui d’une hésitation méditative, presque analytique. Les sentiments, les évènements, les variations du climat, du jour et de la nuit, sont autant d’éléments instables qu’on ne peut saisir (approximativement) qu’en se laissant porter par une rêverie qui cherche à en éclairer les nuances tout en admettant d’emblée l’échec de cette tentative. Un empirisme mélancolique, non dénué d’humour.

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